10 choses à savoir sur… Alberto Giacometti

Gordon Parks, Photographie d’Alberto Giacometti, 1951
Gordon Parks, Photographie d’Alberto Giacometti, 1951

Du 4 juillet au 29 novembre 2020, l’exposition temporaire de l’Institut Giacometti porte sur l’œuvre emblématique d’Alberto Giacometti : l’Homme qui marche. Intrigante et mystérieuse, elle synthétise les recherches de l’artiste sur la représentation de l’essence de l’être humain. Mais le travail de Giacometti ne doit pas être réduit à cette seule sculpture. Cet artiste aux talents multiples, aussi torturé que perfectionniste, a légué un héritage artistique considérable, marquant définitivement l’art du 20ème siècle. Artsper vous propose de partir à la découverte de ce fascinant artiste de l’art moderne. 

1. Il a baigné dans l’art dès sa naissance

Photographie de Giovanni Giacometti dans son atelier, vers 1925
Photographie de Giovanni Giacometti dans son atelier, vers 1925

Né en Suisse, en 1901, il grandit dans l’atelier de son père, Giovanni Giacometti. Peintre post-impressionniste d’une certaine renommée, il initie son fils à la peinture et le pousse à développer sa sensibilité artistique. C’est donc tout naturellement qu’au terme de sa scolarité en 1919, le jeune Giacometti s’inscrit à l’École des Beaux-Arts puis à l’École des Arts et Métiers de Genève, dans la classe de sculpture. Il confessera plus tard : « J’ai choisi la sculpture car c’était le domaine où j’y comprenais le moins ».

Après un voyage en Italie entre 1920 et 1921, il pose ses valises en 1922 à Paris, capitale des arts, dans le quartier des avants-gardes de Montparnasse. Il entre alors à l’Académie de la Grande Chaumière pour y suivre l’enseignement de la sculpture d’Antoine Bourdelle.

2. Il n’a jamais quitté son premier atelier

Robert Doisneau, Photographie d’Alberto Giacometti dans son atelier, 1957
Robert Doisneau, Photographie d’Alberto Giacometti dans son atelier, 1957

En 1926, il s’installe au 46 rue Hippolyte-Maindron. Jusqu’à la fin de ses jours, c’est dans ce petit atelier de seulement 24m² qu’il produit ses plus célèbres œuvres. Malgré le succès et la fortune qui l’accompagne, il ne délaissera pas cet espace, pourtant vétuste et réduit. Ce n’est qu’entre les murs de ce lieu éminemment personnel qu’il pouvait créer. Plus qu’un atelier, il y vivait, parfois ne s’y couchant qu’à 3h du matin, pris dans une frénésie créatrice. 

Aujourd’hui, sa « caverne-atelier » a été fidèlement reconstituée à l’Institut Giacometti à partir de photographies de l’époque. Matelas, dessins aux murs, notes, sculptures et même mégots de cigarettes, préservés par sa femme et éparpillés dans le lieu, permettent de s’immerger au cœur du processus créatif de l’artiste. 

3. Il a fait un bref passage chez les surréalistes

Alberto Giacometti, La Boule Suspendue, 1930-1931
Alberto Giacometti, La Boule Suspendue, 1930-1931

Au début des années 1930, Alberto Giacometti adhère au groupe des surréalistes. Le traitement onirique et métaphorique de ses sujets et le mystère qui s’en dégage est une constante dans ses œuvres. La Boule suspendue, réalisée entre 1930 et 1931 est son « premier objet à fonctionnement symbolique » et en est représentatif. Exposée à la Galerie Pierre, cette œuvre enthousiasme André Breton qui introduit l’artiste dans son cercle d’amis. Plusieurs versions seront réalisées, la dernière étant celle faite pour sa rétrospective à la Tate Gallery en 1965. 

Giacometti est l’un des rares sculpteurs du mouvement et il participe à plusieurs expositions collectives. Il réalise également les illustrations des livres des intellectuels du groupe. Il prend même la plume pour rédiger quelques articles de leurs revues. 

Toutefois, en 1935, il en est exclu par Breton. En effet, Giacometti reconnaît lui-même avoir rejoint les surréalistes davantage pour leurs opinions politiques. Il fait sécession par ses recherches sur la représentation de la tête humaine et son travail d’après nature, l’amenant à produire des œuvres figuratives d’un trop grand réalisme pour le groupe. 

4. La vue de deux morts a eu une influence dans son œuvre

Alberto Giacometti, Le Nez, 1947 (version 1949)
Alberto Giacometti, Le Nez, 1947 (version 1949)

Par deux fois, Alberto Giacometti se rend au chevet de personnes tout juste décédées, d’abord en 1921 puis 1946. Ces deux expériences au plus près de la mort, marquent profondément ses recherches artistiques. Pris de visions de têtes flottant dans le vide, il en résulte une quête indéfectible de la représentation de cette partie du corps. Selon lui, son mystère réside dans les yeux, siège de la vie. 

Auprès du premier mourant, il garde en mémoire le nez qui lui semble s’allonger tandis que la vie expire. Cette proximité avec des cadavres semble également expliquer la terreur et la certaine morbidité émanant de ses sculptures de personnages squelettiques debout. Si Giacometti s’est toujours défendu de représenter les survivants des camps de concentration au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il atteste vouloir rendre compte d’une humanité lui apparaissant particulièrement fragile. C’est en fin de compte la condition humaine dans toute sa réflexion philosophique qu’il figure.

5. Son premier Homme qui marche est en réalité une Femme qui marche

Alberto Giacometti, Femme qui marche, 1932
Alberto Giacometti, Femme qui marche, 1932

Le premier prototype de son œuvre iconique daterait de 1932. Or, il s’agit d’une Femme qui marche. Le modèle trouverait sa source d’inspiration dans une figure antique, Gradiva. Dans le roman de Wilhelm Jensen, il s’agit d’une femme avançant, gravée sur un bas-relief et émerveillant le personnage principal, un archéologue. 

Si le mouvement de la marche de la femme sculptée par Giacometti est à peine perceptible, sa ressemblance aux sculpture de l’Ancienne Égypte, que l’artiste admire beaucoup, est indéniable. Hiératique sur son socle, sans bras, ni tête, elle donne l’impression d’être un objet archéologique tout juste sorti de terre. Ainsi, elle incarne la figure humaine universelle. 

6. Perfectionniste et éternel insatisfait, plusieurs de ses œuvres restent inachevées

Alberto Giacometti, James Lord, 1964
Alberto Giacometti, James Lord, 1964

Très critique envers lui-même, Alberto Giacometti cherchait à rendre compte de la vie de ses modèles, de saisir le mouvement fugace de ses personnages marchant. Très prolifique, il trouvait en réalité dans l’échec une forme de salut, avouant « Plus vous échouez, plus vous réussissez ». Il pouvait ainsi lui arriver de détruire un travail en cours pour le recommencer. 

Sa quête de la perfection a été notamment retranscrite dans le film Final Portrait de Stanley Tucci. Il narre les circonstance de la création du portrait de James Lord. Tandis qu’un seul après-midi de pose était initialement prévue, plusieurs journées de travail seront finalement nécessaires à l’artiste. 

Le projet pour le gratte-ciel de la Chase Manhattan Bank est également révélateur de sa quête d’idéal. En 1959, l’artiste est invité à soumettre une proposition d’installation monumentale pour orner l’esplanade du bâtiment. Il décide de faire dialoguer trois sculptures : une femme debout, un homme qui marche et une tête monumentale. Cependant, ne s’étant jamais rendu à New-York, la question de l’échelle des statues par rapport à l’immensité des buildings le perturbe. Après la réalisation des modèles en bronze, insatisfait du résultat, il renonce à la commande. Tout comme de nombreuses autres de ses créations, l’œuvre ne sera jamais aboutie.

7. Loin de n’être qu’un sculpteur, il excelle également dans la peinture et le dessin

Alberto Giacometti, Dessin au stylo bille sur couverture de La Nouvelle Revue Française n°81, 1959
Alberto Giacometti, Dessin au stylo bille sur couverture de La Nouvelle Revue Française n°81, 1959

Avant de débuter la pratique de la sculpture, Alberto Giacometti a été initié au dessin très jeune par son père. Ainsi, il n’a qu’une dizaine d’années lorsqu’il réalise ses premiers tableaux. Sa première peinture à l’huile, Nature morte aux pommes, daterait ainsi de 1915. 

Tout au long de sa carrière, Giacometti produit de nombreux portraits. Travaillant d’après mémoire, il préfère peindre d’après modèle, faisant poser à de multiples reprises son épouse, Annette, et son frère, Diego. 

À la fin des années 1940, il diversifie ses techniques. Il utilise notamment le stylo-bille dès sa commercialisation ! Avec cet outil moderne, bon marché et pratique, il dessine sur tous les supports lui tombant sous la main :  marges de livres, journaux, nappes en papier gaufré des brasseries… 

Par ailleurs, dès l’enfance, il réalise ses premières estampes aux côtés de son père. Débutant par la gravure sur bois, il s’initie à la gravure en taille-douce dans les années 1930, notamment pour illustrer des ouvrages surréalistes. Puis, en 1946, il s’essaye à l’eau-forte avant de se consacrer à la lithographie à partir de 1949. Tandis que ses œuvres atteignent des prix très élevés à la fin de sa vie, l’estampe devient un moyen de diffusion large de ses créations. 

8. Artiste total, il s’est aussi illustré dans les arts décoratifs

Alberto Giacometti, Lustre avec femme, homme et oiseau, vers 1949
Alberto Giacometti, Lustre avec femme, homme et oiseau, vers 1949 

En véritable designer, Alberto Giacometti débute la production d’objets décoratifs à partir de 1929. Il obtient cette année-là une première commande pour aménager le bureau du banquier Pierre David-Weill. Par la suite, dans les années 1930, il collabore à plusieurs reprises avec le décorateur avant-gardiste Jean-Michel Frank. Dans ce cadre, il réalise de multiples objets pour agrémenter les intérieurs de l’élite parisienne, mais également internationale, tels que l’appartement new-yorkais du gouverneur Nelson Rockefeller ou la villa du couple argentin Jorge et Matilde Born. Ses lampes et lampadaires, appliques et autres vases ou encore bas-reliefs sont très appréciés. Ces « objets utilitaires » comme il les nomme, sont quasiment des sculptures. Ils font souvent référence aux arts anciens et extra-européens, notamment africains et égyptiens. Il parvient, toutefois, à les réactualiser dans le style art déco, par des formes épurées et simplifiées. 

 9. Les prostituées ont été des muses pour lui

Alberto Giacometti, Au sphinx, 1950
Alberto Giacometti, Au sphinx, 1950

Dès son arrivée sur Paris, il fréquente assidûment les bordels des quartiers de Montparnasse et de Barbès. Fasciné par les prostituées, leurs « jambes étranges, longues, minces et effilées » pourraient lui avoir inspiré ses statuettes longilignes et filiformes d’après-guerre. 

Défenseur des maisons closes, il conteste leur fermeture par une tribune intitulée « Le rêve, le sphinx et la mort de T. » et publié en 1946 dans la revue Labyrinthe. Aussi, il a dédié plusieurs peintures à ce monde de la nuit. Les deux tableaux Au Sphinx de 1950, représentant des femmes nues dans le mythique bordel est ainsi un hommage au lieu venant d’être fermé. 

En 1960, il rencontre la jeune prostituée Caroline. Véritable obsession, elle pose pour lui de nombreuses fois. Chacune de ses représentations est alors l’occasion de figurer les différentes facettes de sa personnalité.

10. Il a été reconnu comme l’un des plus grands artistes du 20ème siècle de son vivant

Alberto Giacometti, Femmes de Venise, 1956
Alberto Giacometti, Femmes de Venise, 1956

Au cours des années d’après-guerre, la reconnaissance internationale et institutionnelle d’Alberto Giacometti se consolide. En 1950, à Bâle, la Kunsthalle organise sa première rétrospective tandis que le Kunstmuseum fait l’acquisition de son œuvre La place, devenant la première à entrer dans une collection publique. Tandis que s’en suivent d’autres rétrospectives dans divers musées européens et américains, l’artiste représente la France à la Biennale de Venise en 1956 avec sa série Femmes de Venise. À la fin de sa vie, il reçoit de nombreux prix : le Prix Carnegie en 1961, le Grand prix de sculpture de la Biennale de Venise en 1962, le Prix Guggenheim en 1964 et finalement le Grand prix international des arts décerné par la France en 1965. En parallèle, en 1962, une première monographie recensant l’ensemble de ses productions jusqu’alors réalisées lui est dédiée. 

En 1966, il décède d’un cancer, au sommet de sa renommée. Passé à la postérité, sa sculpture L’Homme au doigt (1947) est son œuvre vendue au prix le plus élevé à ce jour, atteignant aux enchères 141,2 millions de dollars lors d’une vente chez Christie’s en 2015. Il est considéré comme un emblème national pour la Suisse. Celle-ci a choisi en 1998 d’apposer sur les billets de 100 francs le portrait de Giacometti d’un côté, l’Homme qui marche de l’autre.

Décédée en 1993, sa femme a créé par testament la Fondation Alberto et Annette Giacometti. Titulaire d’une partie de ses droits d’auteur et propriétaire de la plus grande collection de ses créations au monde, elle est reconnue d’utilité publique en 2003. Chargée de l’authentification des œuvres et de leur diffusion au public, la Fondation a ouvert en 2018 l’Institut Giacometti, un espace de recherches et d’exposition. En y faisant dialoguer ses créations avec celles d’artistes actuels, il en révèle un art tant original qu’universel, moderne qu’intemporel ! 

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