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La place de l'allégorie dans la sculpture et l'histoire de l'art
La minute arty 18 Mai 2022

La place de l'allégorie dans la sculpture et l'histoire de l'art

Arman, Hommage à Apollinaire, 1990 disponible sur Artsper
Arman, Hommage à Apollinaire, 1990 disponible sur Artsper

La sculpture et l’allégorie sont deux concepts théoriques de même nature. On pourrait même dire que la sculpture se fonde sur l’allégorie. Pour avancer dans le débat, il faut d’abord revenir sur la raison d’être d’une sculpture. Conçue non pas dans un but fonctionnel, comme une chaise destinée à s’asseoir, la sculpture doit transmettre un sens à travers la beauté esthétique. Souvent, l’art est perçu, à tort, comme étant bidimensionnel. On distingue le physique que l’on voit, avec ce que l’on ressent. Mais il ne faut jamais oublier la troisième dimension du sens. Ce sens se rapporte à une narration moins littérale – une narration d’un autre monde, du passé ou de l’imaginaire. Découvrez l’histoire de la sculpture allégorique avec Artsper !

Le contexte

Il faut rappeler que tout le débat autour de la sculpture et de l’allégorie s’inscrit à la suite du livre de Craig Owens. Ce livre, « The Allegorical Impulse : Toward a Theory of Postmodernism » date de 1980. Owens y explique que les œuvres d’art allégoriques vont au-delà de la transmission de la beauté. Elles reposent plutôt sur des nuances de significations, que l’observateur repère dans un réseau d’émotions transmis par l’artiste. Dans cet article, nous allons analyser l’allégorie, la sculpture, la poésie, la signification et la nuance, comme supports de nos questionnements. Nous nous concentrerons sur le travail de Damien Hirst, Pablo Picasso, Auguste Rodin, Arman et de nombreux autres sculpteurs figuratifs abstraits qui ont travaillé autour de l’allégorie.

Pour introduire le sujet, voici la célèbre condamnation de l’allégorie par S. T. Coleridge : « Il y a une grande différence entre le poète qui part d’une idée universelle et qui cherche ensuite des détails appropriés, ou qui voit l’universel dans le particulier. La première méthode produit l’allégorie, où le particulier a le statut d’une simple instance, d’un exemple de l’universel. La seconde, en revanche, est ce qui révèle la poésie dans sa véritable nature : elle exprime un particulier dans son caractère vivant ; elle appréhende implicitement l’universel en même temps que lui ».  —Samuel Taylor Coleridge, « Coleridge’s miscellaneous Criticism », p. 99.

Qu’est-ce qu’une allégorie ?

En tant que procédé littéraire ou forme d’art, une allégorie est une représentation narrative ou visuelle dans laquelle un personnage, un lieu ou un événement représentant un sens caché ayant une signification morale ou politique. Tout au long de l’histoire de l’art, les auteurs et les artistes ont utilisé l’allégorie dans toutes les formes de création. Ils l’utilisent pour illustrer ou transmettre des idées et des concepts complexes de manière frappante pour l’audience.




Les racines d’allégorie dans l’art

La sculpture est le support idéal pour l’exploration de l’allégorie. Dans la culture occidentale, les récits allégoriques, que l’on retrouve dans la littérature, sont issus de racines bibliques. Au-delà de l’allégorie religieuse, les concepts de mythe et d’allégorie dans l’art sont étroitement liés. Une autre dimension de l’allégorie existe dans l’étude de la psychanalyse dans l’art. De nombreux théoriciens ont exploré le sujet de la psyché humaine et ce que l’allégorie dans l’art peut révéler à son sujet.

Certaines des plus anciennes allégories se trouvent dans la Bible hébraïque. Par exemple: la métaphore du psaume 80 sur la vigne croissante représentant la conquête de la Terre promise par Israël. L’interprétation allégorique de la Bible était une pratique courante chez les premiers chrétiens et elle se poursuit aujourd’hui. Ce décodage allégorique du message religieux dans une parabole est associé à l’imagerie religieuse.

On parle d’allégorie dans l’art lorsque le sujet traité incarne une signification morale ou spirituelle plus profonde. Par exemple, lorsque qu’il concerne la vie, la mort, l’amour, la vertu, la justice, etc. Par exemple, une statue allégorique de la justice, représente une femme « Dame Justice ». Elle porte sur elle tous les attributs traditionnellement associés à la justice, comme une balance et une épée. Ainsi, une notion complexe est personnifiée afin d’être facilement identifiée.

Dame Justice, © Wikipedia
Artiste non connu, Dame Justice, © Wikipedia

L’allégorie classique

Les origines de l’allégorie remontent au moins à Homère dans son utilisation « quasi-allégorique » des personnifications de la Terreur (Deimos) et de la Peur (Phobos). La nature instable de cette quasi-allégorie se résume à la distinction entre deux utilisations souvent confondues du verbe grec « allēgoreīn », qui peut signifier à la fois « parler allégoriquement » et « interpréter allégoriquement ».

Si on recherche à « interpréter allégoriquement », Théagène semble être le plus ancien exemple. Il a vraisemblablement proposé une réponse aux critiques morales proto-philosophiques d’Homère. C’est pourquoi il a proposé des interprétations symboliques, dans lesquelles les dieux de l’Iliade représentaient en fait des éléments physiques. Ainsi, Héphaïstos représente le feu, par exemple. Dans la littérature classique, une des allégories le plus connues est la Caverne dans la République de Platon (livre VII).

Focus sur La caverne de Platon

Parmi les exemples les plus connus d’allégorie, celle de la caverne de Platon a une place centrale. Elle fait partie de son œuvre plus vaste, La République. Dans cette allégorie, Platon décrit un groupe de personnes qui ont vécu enchaînées dans une caverne toute leur vie. Ces personnes observent les ombres projetées sur le mur par les objets qui passent devant un feu derrière elles et commencent à attribuer des formes à ces ombres, utilisant le langage pour identifier leur monde.

D’après l’allégorie, les ombres sont ce qui se rapproche le plus de la réalité pour les prisonniers, jusqu’à ce que l’un d’entre eux trouve un chemin vers le monde extérieur où il voit les objets réels qui ont produit les ombres. Il tente de faire part de sa découverte aux habitants de la grotte, mais ceux-ci ne le croient pas et résistent avec véhémence à ses efforts pour les libérer afin qu’ils puissent voir par eux-mêmes. Cette allégorie traite, à un niveau élémentaire, d’un philosophe qui, après avoir découvert une plus grande connaissance en dehors de la caverne de la compréhension humaine, cherche à la partager comme c’est son devoir, et de la bêtise de ceux qui l’ignorent parce qu’ils pensent avoir déjà atteint la pleine capacité de connaissance.

Artiste non connu, An Allegory of Man, 1596 ou plus tard, © Tate
Artiste non connu, An Allegory of Man, 1596 ou plus tard, © Tate

L’allégorie médiévale et moderne

Dame Justice est peut-être l’exemple le plus courant d’allégorie dans la sculpture moderne. Dans cette approche, les sculpteurs utilisent la forme humaine pour véhiculer sans dire un mot des valeurs et des thèmes sociaux. La personnification est présente dans l’art funéraire dès 1580. Par ailleurs, elle est présente sur les monuments de la Renaissance, en remplacement des saints patrons devenus inacceptables. Les quatre vertus cardinales et les trois vertus chrétiennes sont particulièrement populaires. D’autres thèmes tels que la gloire, la victoire, l’espoir et le temps ont une grande importance également. Mais l’utilisation de la sculpture allégorique s’est pleinement développée sous l’égide de l’École des Beaux-Arts au 19ème siècle. On l’associe à l’art victorien et elle se retrouve couramment dans des œuvres à partir des années 1900.

Le sculpteur allégorique du 19ème siècle : Auguste Rodin

Les esquisses de Rodin sont éclairantes sur ce sujet. L’esquisse Allégorie du printemps, 1882-1888, en est un exemple frappant. À la fin du 19ème siècle, Auguste Rodin développe une approche radicalement nouvelle de son art. Il joue avec les textures et le réalisme dans ses œuvres, qui s’écartent des sculptures idéalisées et mythologiques du passé. Travaillant le plâtre, l’argile, le bronze, la terre cuite et le marbre, il moule des figures solitaires, des amants et des scènes de groupe détaillées. Dans ses œuvres les plus célèbres, dont Le Baiser, Rodin façonne des corps qui transmettent des émotions significatives. De l’angoisse au désir, Rodin transmet des allégories, par le biais de détails tels que les sourcils froncés et les muscles du dos courbés.

Auguste Rodin, La porte de l’enfer, 1880 © Wikipedia

Focus sur La porte de l’enfer de Rodin

Le 16 août 1880, Rodin reçoit une commande très particulière. Il doit créer deux portes en bronze pour un nouveau musée des arts décoratifs à Paris. La Porte de l’Enfer devient le projet déterminant de la carrière de Rodin. Pendant les trente-sept années où le sculpteur travaille sur ce projet, il ne cesse d’ajouter, de retirer ou de modifier les plus de deux cents figures humaines qui figurent sur les portes. Certaines de ses œuvres les plus célèbres, comme Le Penseur, Les Trois Ombres ou Le Baiser, sont conçues à l’origine comme faisant partie des Portes. C’est plus tard qu’elle seront retirées, agrandies et moulées comme des pièces indépendantes.

Rodin s’inspire d’abord de l’Inferno, la première partie du poème épique La Divine Comédie du poète italien Dante Alighieri (1265-1324). Il imagine les scènes décrites par Dante comme un monde à l’espace illimité et dépourvu de force gravitationnelle. Cela lui permet d’expérimenter et d’innover de façon continue, créant des figures qui n’obéissent à aucune règle dans leurs poses, leurs gestes émotifs ou leur sexualité. La population chaotique de La Porte de l’enfer exprime son agonie avec un abandon total.

Au final, les Portes ne sont pas une représentation méthodique du poème de Dante. Au contraire, les figures sur les portes évoquent de manière poignante et déchirante des émotions et des expériences humaines universelles. Il s’agit notamment de l’amour interdit, de la punition et de la souffrance, mais aussi de la sexualité, de l’amour maternel et de la contemplation. Du vivant de Rodin, La Porte de l’Enfer n’a jamais été coulée en bronze. Malgré cela, la valeur allégorique de la sculpture reste intrinsèque à son héritage en tant que sculpture la plus connue de Rodin.

L’allégorie moderne : Pablo Picasso

La gravure de la Minotauromachie mérite d’être mentionnée dans cette analyse sur l’allégorie. En effet, le travail de Picasso est à lire sous un prisme allégorique. En particulier, la période de sa carrière vécue à Paris en 1935. Véritable chef-d’œuvre de la gravure, La Minotauromachie, est réalisée durant les premiers mois de grossesse de Marie-Thérèse Walter. Elle annonce l’arrivée de leur fille Maya dans une fable intime, qui combine récit mythologique et univers de la corrida.

« Toute image du passé qui n’est pas reconnue par le présent comme une de ses propres préoccupations menace de disparaître irrémédiablement ». Walter Benjamin, Thèses sur la philosophie de l’histoire.




Au centre de la composition apparaît une femme toréro enceinte. Celle-ci blessée, est supportée par un cheval éventré, possible symbole de la fin tragique du mariage du peintre avec Olga Khokhlova, dont il se sépare quelques semaines plus tard. Alors que Picasso, sous la forme du Minotaure, avance à tâtons vers elle, Marie-Thérèse apparaît une seconde fois sous la forme d’une jeune femme tenant un bouquet de fleurs. Elle représente l’allégorie de l’espoir et un symbole de sérénité pour l’artiste, éclairant la scène dramatique avec une bougie.

Pablo Picasso, La Minotauromachie, 1935, © Centre Pompidou
Pablo Picasso, La Minotauromachie, 1935, © Centre Pompidou

« Tout ce qui lui tombe sous la main peut être soustrait à son usage habituel, l’utilisation qu’il en fait remet en question la valeur d’usage de tout objet. […] Comme si, dans le quotidien de Picasso, dans la réalité objective et dans la valeur d’usage des objets, il y avait, tapies, des métamorphoses de ce genre ». Werner Spies et Christine Piot, Picasso : les sculptures, Ostfildern-Ruit/Hatje Cantz, 2000.

Focus sur La chèvre de Picasso

La Minotauromachie a inspiré la sculpture de la chèvre ci-dessous. À partir de 1948, l’atelier de Picasso dans la ville de Vallauris est situé à côté d’un chantier de poterie. Picasso cherche alors dans la cour des matériaux mis au rebut, qui pourraient suggérer des parties du corps de l’animal. Il fabrique un squelette avec ces objets avant de compléter la sculpture avec du plâtre. Un panier en osier forme la cage thoracique de la chèvre ; deux cruches en céramique ont été modifiées pour servir de mamelles.

Pablo Picasso, She-Goat, Vallauris, 1950 (cast 1952) © Musée de Picasso,
Pablo Picasso, She-Goat, Vallauris, 1950 (cast 1952) © Musée de Picasso, Paris

L’allégorie dans la sculpture contemporaine : Damien Hirst

Verity, 2012 est une statue en acier inoxydable et en bronze créée par Damien Hirst. La sculpture de plus de 20 mètres de haut se trouve sur la jetée à l’entrée du port d’Ilfracombe. Le nom de l’œuvre fait référence à la « vérité ». Hirst décrit son travail comme une « allégorie moderne de la vérité et de la justice ».

Damien Hirst, Verity, 2012, © Wikipedia
Damien Hirst, Verity, 2012, © Wikipedia

Damien Hirst, à l’instar de beaucoup d’autres artistes contemporains, s’appuie sur la riche histoire de l’allégorie dans ses œuvres contemporaines. Maintenant que vous avez exploré le lien intrinsèque entre allégorie, sculpture et art, pourquoi ne pas découvrir les sculpteurs contemporaines à connaître ?

À propos d’Artsper

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