Rencontre avec Jef Aérosol, incontournable de l’art urbain

Jef Aérosol
La fresque Chuuutttt!!! en 2011

Vous avez peut-être déjà vu ses œuvres sur les murs de villes aussi diverses que Londres, Lisbonne, Paris, Venise, Chicago ou New York. En effet, Jef Aérosol est un incontournable de l’art urbain ! Nous sommes allés à sa rencontre lors de la restauration de sa fameuse fresque Chuuutttt!!!, sur la place Igor-Stravinsky à Paris, pour en apprendre plus sur son travail, ses inspirations et ses œuvres. 

Comment avez-vous découvert le Street Art ?

Quand j’ai commencé en 1982 ça n’existait pas. Le seul truc qu’on savait qui existait c’était le graffiti aux Etats-Unis mais moi j’étais en province. L’art c’était dans les musées et dans les galeries. Je savais qu’aux Etats-Unis les mecs faisaient du graffiti mais on n’appelait pas encore ça ni graff ni tag. Dans la ville de Tours où j’ai commencé à faire mes premiers pochoirs il n’y avait rien et encore moins du street art ou de l’art urbain.

C’est un hasard bizarre qu’on se soit retrouvés à plusieurs à faire la même chose dans différents coins de France parce qu’ailleurs dans le monde le pochoir n’existait pas vraiment. Donc les seuls pochoirs que j’avais vus avant c’était à l’époque du punk en 1977, sur les blousons d’un groupe un peu emblématique qui s’appelait Clash, et j’avais aussi vu un petit logo anti-nucléaire en Bretagne. Sinon le pochoir on savait quel était le principe car on en avait fait à l’école et surtout le pochoir était utilisé à des fins industrielles, c’est à dire sur les chantiers et sur les wagons de chemins de fer pour mettre des numéros.

Quand j’ai commencé en 1982, je n’avais jamais vu de pochoir dans la rue. J’ai fait mes premiers pochoirs à Tours un peu par hasard et puis j’ai continué.

Quand je suis venu à Paris en 1984, là j’ai vu les pochoirs de Blek le Rat, j’ai rencontré Speedy Graphito, Miss Tic, Jérôme Mesnager etc. Puis en 1985 il y a eu un grand rassemblement à Bondy, le long du canal de l’Ourq, où on s’est tous retrouvés et c’était vraiment le début de ce mouvement. Dans les années 80 on a commencé à inonder Paris et d’autres villes et on a fait nos premières expositions et même nos premières ventes aux enchères. Mais on ne parlait pas du tout de street art. Le mot est arrivé seulement 20 ans plus tard, au début des années 2000 à cause de Banksy.

Jef Aerosol
Jef Aérosol en juin 2018 lors de la réalisation de la fresque City Kids à Evry

Est-ce que vous vous souvenez de votre premier pochoir ?

C’était en 1982, à Tours, c’était un autoportrait assez grimaçant qui pouvait à la fois être interprété comme un éclat de rire ou comme un hurlement. On était vraiment dans la période post-punk, un peu provocatrice. C’était des petits trucs comme ça que je faisais avec une seule couleur, parfois deux. C’était vraiment le pochoir sous un bras, deux bombes dans une poche et il fallait que ça aille très très vite. Souvent je mettais un petit texte lié à la musique. Cela pouvait s’apparenter aux tags, dans la mesure où c’était un pochoir très simple répété 10, 15, 20, 30 fois dans la ville. Il y avait cet effet de répétition, peut-être pas pour marquer un territoire mais c’était une façon d’apposer sa marque sur les murs.

Ou puisez-vous de l’inspiration pour vos œuvres ?

Quand j’ai commencé en 1982, mes influences étaient quand même assez liées à la musique, toute l’imagerie qui va autour de la musique et aussi le pop art. Je suis né en 1957 donc j’étais évidemment extrêmement marqué par ce qui s’est passé dans les années 60 et 70. La révolution des années 60 qui a changé beaucoup de choses, pas seulement au niveau de la musique mais aussi des looks et de l’art, tout au moins des images. Andy Warhol, pour ne citer que lui, est certainement l’image et le personnage qu’on va retenir puisqu’il a réussi à tout rassembler dans un lieu qui s’appelait La Factory à New York. Il y avait également le psychédélisme aux Etats Unis en 1967, à peu près la même période mais de l’autre côté sur la côte Ouest.

Tout ça m’a influencé à fond et je pense que les images qui m’ont influencé le plus ce sont mes pochettes de disques. Je n’allais pas beaucoup dans les musées, par contre la moindre photo sur une pochette de 33 ou 45 tours on la connaissait par cœur. On l’étudiait sous toutes les coutures et c’était vraiment le modèle pour savoir quelles fringues on avait envie de porter, quelle longueur de cheveux on voulait, quel look on voulait et comment on traitait les images.

Il y a souvent des papillons dans vos œuvres, est-ce que cela symbolise quelque chose en particulier ?

Mettre des papillons c’est créer un contraste entre des personnages qui sont dures et une chose qui partout est acceptée comme étant fragile, délicate, jolie, très éphémère. Mais je me garde bien de dicter des interprétations, je pense que si les artistes dit visuels avaient besoin d’écrire ou de raconter avec des mots ce qu’ils font, ils n’auraient plus besoin de peindre donc je laisse chacun imaginer ce qu’il veut. C’est la même chose pour la flèche rouge.

Jef Aérosol
La fresque Chuuutttt!!! sur la place Igor-Stravinsky lors de sa restauration en août 2018

Quand vous avez créé la fresque en 2011, est-ce que vous vous attendiez à ce qu’elle devienne si emblématique ?

Non pas du tout. Mais quand j’ai eu cette possibilité de travailler sur ce mur j’avais bien conscience du fait que l’emplacement était privilégié. On ne peut pas être plus au cœur de Paris et, en plus, c’est un immense honneur que d’être à côté d’œuvres de Tinguely et Niki de Saint Phalle, d’être entre le vieux Paris et le Paris plus moderne. Je me doutais bien que l’impact naîtrait aussi du lieu mais je ne pensais pas qu’elle serait autant prise en photo. Pour moi c’était un truc important parce que d’un seul coup j’avais comme une espèce de carte de visite géante.

Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’histoire de cette oeuvre ?

Tout d’abord, cette fresque n’est pas une commande de la ville de Paris. Dominique Bertinotti qui était maire du 4ème arrondissement à cette époque-là était férue d’art contemporain et d’art urbain. Je connaissais deux personnes qui travaillaient à la Mairie car ils venaient aux expos, et un jour je leur ai dit « si vous avez un petit bout de mur dans le 4ème, faites-moi signe ». Je parlais d’un petit bout de mur mais Dominique Bertinotti est revenue vers moi en me disant « ce mur là ça vous plairait ? ». Et elle a réussi à obtenir les autorisations. Je l’ai financé avec l’aide de Doublet et c’est un financement totalement privé. L’entreprise Doublet nous a fourni l’échafaudage, la découpe industrielle d’immenses pochoirs et un peu d’argent pour acheter de la peinture. Je n’ai pas gagné d’argent, Doublet a défiscalisé donc n’a pas perdu ou gagné d’argent, la mairie d’a pas perdu d’argent. Je dirais que ça a été une opération blanche.

Pourquoi la restaurer ?

Aujourd’hui en 2018, l’ensemble de ce bâtiment est ravalé, les façades sont refaites. Vu qu’ils avaient des échafaudages, le propriétaire de l’immeuble, l’office des bailleurs sociaux, m’a proposé de rénover l’œuvre. J’ai dit évidement oui.

J’ai demandé à Doublet de financer le projet mais ils ne peuvent plus faire ce qu’ils faisaient à l’époque et donc cette fresque est rénovée à mes frais. J’ai hésité à le faire car je trouve qu’un artiste qui rénove sa propre fresque c’est un peu gros. En même temps on me dira que l’éphémère c’est la loi, ce que j’accepte bien volontiers mais je trouvais ça dommage vu qu’elle est maintenant considérée comme étant une œuvre importante dans le centre de Paris et je voulais lui accorder quelques années supplémentaires.

Aussi une chose importante : elle a été très largement recouverte dans le bas de graffs et de tags. On ne les efface pas parce que je trouve très intéressant les tags et les graffs qui se sont accumulés en bas de cette fresque comme une espèce de panneau d’expression libre.

Quelles sont vos adresses préférées pour voir du street art ? A Paris, en France et dans le monde

Ce n’est pas parce que qu’on est soit même artiste de street art qu’on cherche à voir du street art. Je dirais que mon adresse préférée sera est la prochaine que je découvrirais. Il y en a partout et il y a des lieux qui sont intéressants en eux même mais ce qu’on voit sur les murs n’est pas forcément aussi intéressant ou alors il peut y avoir une œuvre super et un mètre plus loin une œuvre beaucoup moins intéressante. Donc c’est difficile de répondre à cette question.

Après, il y a des endroits historiques. Moi je dirais que si on s’intéresse à la peinture sur les murs, pas forcément le street art, mais le muralisme il y a des endroits comme le quartier de Mission à San Francisco qui vaut la peine d’être vu. Pas seulement pour les peintures mais pour le témoignage qu’elles apportent sur la vie de cette communauté, sur la vie des femmes aussi, et puis sur cette tradition de muralisme latino-américain et californien, des gens comme Diego Rivera etc. Ça m’intéresse aussi parce que j’aime bien quand ce qui est sur les murs est un témoignage de ce qui se passe dans le pays, d’un point de vue social, politique et culturel. Mission, par exemple, correspond bien à cette définition.

Merci encore à Jef Aérosol pour cette interview et n’oubliez pas de découvrir ses oeuvres sur Artsper !

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