Diableries et préjugés : la femme sorcière dans l’histoire de l’art

Sorcières dans "Witches Flight" de Francisco de Goya, 1797-98
Witches Flight, de Francisco de Goya © Museo del Prado

Aujourd’hui Artsper vous plonge dans l’histoire de l’art à travers le prisme du surnaturel. Depuis que les superstitions existent, celles-ci apparaissent dans les œuvres d’art, témoignant à la fois de notre peur et de notre curiosité à leur égard. Parmi elles, les sorcières sont l’un des sujets qui suscite le plus de réflexions. Pourquoi ?

L’art évoquant les sorcières met en lumière l’ostracisme et l’oppression des femmes à travers l’histoire. Ces femmes parias, qui ont eu la malchance d’être accusées de sorcellerie, ont à la fois fasciné et effrayé les artistes. La peur, combinée à une prédilection ancestrale pour la superstition, a donné naissance à des interprétations incroyablement imaginatives sur l’occulte. C’est parti pour un regard rétrospectif sur les sorcières dans l’art, qui en dit long sur le traitement des femmes par la société. 

La chasse aux sorcières

Les sorcières sont généralement définies comme des femmes ayant signé un pacte avec le diable, en échange de pouvoirs surnaturels. Elles utiliseraient ensuite ces pouvoirs pour commettre des actes immoraux, considérés comme des péchés. Entre le XVème et XVIIème siècles, pas moins de 90 000 personnes ont été formellement accusées de sorcellerie, et la moitié d’entre elles, exécutées. En Europe occidentale, l’écrasante majorité de ces accusés étaient des femmes, par exemple 90% en Angleterre et 76% dans le Saint Empire romain germanique.

Mais pourquoi la société a diabolisé et considéré ces femmes comme des sorcières ? C’est une question largement débattue parmi les historiens et les anthropologues. Le consensus général est que les femmes ont été historiquement considérées comme plus sensibles à l’influence du diable. Elles avaient – supposément – une prédisposition à l’hystérie et à la jalousie, et donc une nature jugée plus corruptible. 

Des sorcières dans "The Witches' Sabbath" de Hans Buldung, 1510
The Witches Sabbath, de Hans Baldung © Metropolitan Museum of Art

Les premières représentations visuelles

Les représentations de la sorcellerie apparaissent dans l’art occidental dès le début du Moyen-Âge. Un exemple important est Die Vier Hexen (les Quatre Sorcières) d’Albrecht Dürer, de 1947. Cette œuvre représente une assemblée de quatre femmes nues. Un petit démon cornu les accompagne, à gauche de l’image, symbole manifeste du diable. Les crânes et les os éparpillés sur le sol peuvent signifier la mort, la magie ou l’invocation d’une divinité maléfique. La production de cette œuvre coïncide avec celle d’un guide très populaire, mais profondément misogyne de la chasse aux sorcières. Le Malleus Maleficarum (« Marteau des sorcières ») a été imprimé pour la troisième fois, pile l’année précédant la réalisation de cette gravure.

Des sorcières dans "Die Vier Hexen" de Albrecht Dürer, 1497
Die Vier Hexen, de Albrecht Dürer © National Gallery of Art

Sorcellerie et hystérie

Un autre exemple poignant est le tableau Witches at Their Incantations (« Sorcières à leurs incantations ») de Salvator Rosa. Réalisée vers 1646, cette peinture coïncide avec l’apogée de la manie des sorcières, qui se répandait alors dans toute l’Europe. Ce tableau représente de vieilles femmes nues et hagardes, certaines courbées sur des chaudrons. Des sorcières sacrifient un bébé à des monstres squelettiques et diaboliques. La scène dépeint un sabbat de sorcières, l’inversion satanique d’une messe chrétienne. C’est une illustration de la peur que des hérétiques peuvent survivre dans une communauté craignant Dieu, en toute impunité.

En propageant la peur, l’Église encourageait effectivement la diabolisation de femmes qui pouvaient être marginales, célibataires ou vulnérables. C’était un moyen d’apaiser l’anxiété du peuple et de renforcer son emprise sur la communauté. Il est intéressant de noter que, bien que l’artiste ait cherché à dépeindre la méchanceté et la malice des sorcières, rétrospectivement, il ne fait que démontrer la cruauté du monde européen du XVIIème siècle. Ironiquement, la société qui tentait d’avilir les femmes âgées et célibataires menant une vie atypique, ne voyait pas qu’elle était elle-même à l’origine du problème, créant peur et souffrance parmi celles qu’elle persécutait.

Des sorcières dans "Witches at their Incantations" de Salvator Rosa, 1646
Witches at their Incantations, de Salvator Rosa © National Gallery

Une perspective changeante

On observe une évolution de cette attitude vers la fin du XVIIIème siècle. Le Sabbat des sorcières (1798) de Francisco de Goya semble à première vue similaire de l’art de Dürer et Rosa. Le tableau représente le diable sous la forme d’une chèvre, entourée d’une assemblée de sorcières dans un paysage aride. Les sorcières semblent sacrifier des nourrissons au diable : le cadavre d’un enfant décharné est jeté sur la gauche pendant qu’un enfant est présenté en offrande au centre du tableau. Goya utilise l’imagerie associée à la sorcellerie, c’est-à-dire inverse à la religion chrétienne. La chèvre tend son sabot gauche plutôt que le droit vers l’enfant, et le quartier de lune est tourné vers l’extérieur de la toile dans le coin supérieur gauche.

De nombreux historiens de l’art pensent cependant que l’artiste avait l’intention de remettre en question les messages aperçus dans l’art sur les sorcières produit durant les siècles précédents. Cela est dû tout d’abord au nombre de clichés que Goya inclut dans le tableau. Ce qui peut être perçu comme une critique de la paranoïa dominant l’Espagne à l’époque. Deuxièmement, le tableau fait partie de la série des « Peintures noires », dans laquelle l’artiste exprime sa désillusion face aux changements sociaux et politiques qui se produisent en Espagne à cette époque. Coïncidant avec le chaos causé par l’Inquisition espagnole, Goya dépeint une vision sombre de l’humanité. 

Des sorcières dans "Witches' Sabbath" de Francisco de Goya, 1798
Witches’ Sabbath, de Francisco de Goya © Museo Làzaro Galdiano

Représentations contemporaines

Les mouvements des siècles suivants ont vu peu à peu les femmes s’efforcer de récupérer le titre de sorcière. En effet, les artistes féministes se sont réappropriées le terme de « sorcière », ainsi que l’occultisme, terme ancien associé à la honte et à la stigmatisation. L’une des premières à le faire fut l’artiste abstraite et mystique Hilma af Klimt. L’artiste suédoise faisait partie d’un groupe appelé « Les Cinq ». Ce groupe tentait d’entrer en contact avec des êtres appelés « Grands Maîtres » lors de séances de spiritisme. Ses peintures abstraites, considérées comme les premiers exemples d’art abstrait en Occident, sont des représentations visuelles de ces interactions spirituelles. En 1904, le monde des esprits lui demande de créer une série d’œuvres consacrée au temple, Paintings for the Temple. Ce projet, qui l’occupera pendant les neuf années suivantes, sera finalement installé dans un temple spiritualiste.

"Altarpiece" de Hilma af Klimt, 1907
Altarpiece, No. 1, Group X, de Hilma af Klimt © Moderna Museet

Les artistes contemporains poursuivent cette volonté de se réapproprier le terme « sorcière » et ses connotations. Par exemple, Liz Ophoven est une artiste de Seattle qui puise son inspiration dans le spirituel, ainsi que dans le folklore et les mythes traditionnels. Elle crée des statues en argile, inspirées par les mythes et les divinités féminines. Kayava et Nesly Richard s’inspirent également de l’occulte, de la magie et des anciennes traditions vaudoues. Leurs œuvres comportent de nombreux symboles païens, s’inspirant des représentations classiques de la sorcellerie et des sorcières. 

Les sorcières dans l'art, "The Guardian" de Liz Ophoven
The Guardian, Liz Ophoven

L’évolution des sorcières dans l’art

Il est intéressant de constater à quel point notre relation avec le mot « sorcière » a changé. L’étude de l’art autour de la sorcellerie à travers l’histoire de l’art peut aider à comprendre les raisons qui sous-tendent ce changement. Il ne fait aucun doute que cela a beaucoup à voir avec l’évolution des relations de la société avec les femmes, qui se sont battues contre leur oppression systématique et ont tenté de récupérer le terme pour le lui donner un sens plus positif. En retour, le terme a cessé d’être un outil d’assujettissement.

Cela est particulièrement vrai en ce qui concerne la diminution de l’influence de normes ou ordres établis, tels que l’Église. Autrefois toute puissante, celle-ci n’a plus la même emprise sur notre société actuelle. À l’époque moderne, le terme « sorcière » est plutôt ludique et léger, désignant un costume pour une fête d’Halloween ou un méchant dans une histoire d’horreur pour enfants. Mais la prochaine fois que vous verrez une sorcière dans un dessin, rappelez-vous qu’elle est bien plus qu’une caricature et qu’elle a une longue et complexe histoire derrière elle…