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Comment l'œuvre « My Bed » de Tracey Emin a révolutionné l'art contemporain
La minute arty 21 Juin 2022

Comment l'œuvre « My Bed » de Tracey Emin a révolutionné l'art contemporain

On dit souvent qu’il ne faut pas laver son ligne sale en public… Et pourtant l’œuvre « My Bed » de Tracey Emin, elle, l’expose fièrement et bien plus encore. Cette œuvre, devenue la plus célèbre de l’artiste, est créée en 1999. En s’affranchissant des attentes de la société à l’égard des femmes, elle offre une perspective nouvelle à l’aube du nouveau millénaire. Si elle est à l’origine d’un véritable tollé, cette œuvre d’art conceptuelle a également eu un impact durable sur le monde de l’art. Deux décennies plus tard, elle continue à faire l’objet de nombreux écrits. Découvrez avec Artsper la signification de « My Bed » de Tracey Emin et son héritage.

Tracey Emin lors de son exposition « Tracey Emin 'My Bed'/JMW Turner » au Turner Contemporary, Margate. 13 octobre 2017 - 14 janvier 2018. © Stephen White, avec l'autorisation de Turner Contemporary.
Tracey Emin lors de son exposition « Tracey Emin ‘My Bed’/JMW Turner » au Turner Contemporary, Margate. 13 octobre 2017 – 14 janvier 2018. © Stephen White, avec l’autorisation de Turner Contemporary.

Bienvenue dans le lit de Tracey Emin

Lorsque Tracey Emin expose son lit dans le cadre de l’exposition du Turner Prize 1999 à la Tate Britain, elle crée une nouvelle référence pour l’art confessionnel. Cette installation, intitulée « My Bed » (1998), fait suite à une période dépressive, provoquée par une rupture amoureuse brutale. Lorsque le moment est venu pour Emin de sortir de son lit, elle a le sentiment irrépressible de faire face à une œuvre d’art. Elle examine le désordre inédit qu’elle a crée, une composition faite de mouchoirs en papier froissés, de vêtements tachés par ses règles, de cigarettes, de bouteilles de vodka vides, d’un test de grossesse, de lubrifiant et de préservatifs. Et elle décide alors que le monde entier doit le voir aussi.

Des critiques intenses

Bien qu’Emin n’ait finalement pas remporté le prestigieux Turner Prize, perdant face à Steve McQueen, « My Bed » devient une controverse médiatique. L’œuvre lance sa carrière, faisant de Tracey Emin un nom connu de tous. Il est important de préciser qu’à l’époque, le débat autour de l’œuvre portait essentiellement sur l’aversion et le ressentiment des critiques à son égard. Le journaliste du Guardian, Adrian Searle, a écrit que l’œuvre est un « hommage solipsiste et égocentrique sans fin » à l’artiste qu’il qualifie d’ « ennuyeux ». D’autres ont dit de cette forme d’art d’assemblage qu’elle ressemblait à une scène de crime.

Pourtant, « My Bed » a également suscité des réactions plus émouvantes. Certains observateurs se sont attachés à l’honnêteté et la vulnérabilité de l’œuvre. Il y a vingt ans, alors que la santé mentale était encore un sujet tabou, cette confession sans filtres d’une personne sur son état d’esprit a touché le cœur de beaucoup.

L’expérience personnelle d’une femme

Emin naît à Londres en 1963. Elle grandit avec sa mère et son frère jumeau à Margate, sur la côte sud-est de l’Angleterre. Mais la jeune fille est loin de grandir dans la famille type idéalisée. En effet, le père d’Emin est marié à une autre femme et partage son temps entre ses deux familles. Lorsqu’elle a sept ans, sa famille connaît de graves difficultés économiques lorsque l’entreprise hôtelière locale de son père fait faillite.

En outre, l’enfance difficile d’Emin est aussi marquée par un traumatisme : elle est violée à l’âge de 13 ans. À 18 ans, elle tombe enceinte et avorte. Une deuxième grossesse suit au milieu de sa vingtaine. Ces difficultés, rencontrées à un jeune âge, ont nourri sa pratique artistique. C’est finalement de son expérience de femme blanche, hétérosexuelle et issue de la classe ouvrière britannique que l’artiste tire son inspiration pour ses œuvres.

Tracey Emin, 'I love you’ (2015) © Tracey Emin/ DACS 2016
Tracey Emin, I love you (2015) © Tracey Emin/ DACS 2016

La symbolique du lit dans l’art et la littérature

On peut analyser « My Bed » comme une extension extrêmement personnelle de son propriétaire. Cependant, le lit est aussi un symbole universel et puissant, très répandu dans la littérature et l’art occidentaux. En tant que référence culturelle, le lit est présent à chaque étape de la vie. De la naissance à la mort, le lit a fait l’objet de multiples explorations dans l’art. Il évoque un aspect ambigu à la fois très personnel, intime, et pourtant commun à tous.

On retrouve le lit dans certaines des œuvres les plus connues d’Edvard MunchAutoportrait. Entre l’horloge et le lit »), de Vincent Van GoghChambre à coucher à Arles »), d’Édouard ManetOlympia ») et de William Blake (« Pitié »). Mais le lit dans l’œuvre d’Emin offre un regard inédit et féminin sur ce motif récurrent. Ainsi son travail hisse les angoisses personnelles de la vie d’une femme au rang de monument dans l’histoire dans l’art. C’est pourquoi cette œuvre trouve un écho auprès de tant de personnes.

Des artistes qui n’ont pas froid aux yeux : les YBA

Pendant sa jeunesse, Tracey Emin étudie la mode au Medway College of Design de Rochester. Elle rejoint ensuite « The Medway Poets », un groupe de performance punk-poétique. Après avoir obtenu une licence en beaux-arts au Maidstone College of Art en 1986, Emin décide de se consacrer à sa carrière d’artiste.

En 1993, Emin s’associe à sa collègue Sarah Lucas pour ouvrir « The Shop ». Il s’agit d’une galerie temporaire dans le quartier de Bethnal Green à Londres. Les murs peints en magnolia n’exposent pas d’œuvres d’art mais proposent des t-shirts et des tasses personnalisés par Emin et Lucas. Elles organisent des fêtes et deviennent un centre pour les jeunes artistes britanniques, les « YBA(s) ».

Le groupe comprend notamment un bon ami d’Emin, Damien Hirst. Il se compose d’artistes qui ont commencé à exposer ensemble à la fin des années 1980. Tous ont reçu le patronage du collectionneur et galeriste Charles Saatchi, à l’origine du nom du collectif. La plupart ont étudié à l’école Goldsmiths de l’université de Londres. Ils sont introduits auprès du grand public lors de l’exposition « Freeze » organisée par Damien Hirst en 1988. Les YBA s’inspirent stylistiquement du minimalisme et du conceptualisme tout en se concentrant souvent sur les aspects les plus sombres de la vie contemporaine.

Soirée d'ouverture de "Freeze", avec (de gauche à droite), Ian Davenport, Damien Hirst, Angela Bulloch, Fiona Rae, Stephen Park, Anya Gallaccio, Sarah Lucas et Gary Hume. © Phaidon.com
Soirée d’ouverture de « Freeze », avec (de gauche à droite), Ian Davenport, Damien Hirst, Angela Bulloch, Fiona Rae, Stephen Park, Anya Gallaccio, Sarah Lucas et Gary Hume. © Phaidon.com



Focus sur la 1ère retrospective de l’artiste

La même année, Emin présage de sa future renommée en intitulant sa première exposition personnelle « My Major Retrospective 1963-1993 ». Elle se tient place à la White Cube Gallery de Londres. Cette première exposition reprend le mode confessionnel, qui deviendra sa marque de fabrique. L’artiste y expose des reliques personnelles, des journaux intimes, un édredon et des coupures de journaux commémorant la mort prématurée de son oncle. Le titre et la scénographie de l’exposition suggèrent que, lus ensemble, les écrits et les bibelots offrent un portrait fracturé mais honnête de son passé et de sa trajectoire artistique.




L’héritage durable de « My Bed »

L’œuvre « My Bed » continue de diviser l’opinion publique. Certains critiques critiquent Emin comme une « documentariste biographique », qui ne s’intéresse qu’aux « menus détails de sa personnalité narcissique ». D’autres, au contraire, valorisent la perspective audacieuse de l’artiste iconoclaste.

Si l’on résumer l’impact de « My Bed » de Tracey Emin en un mot, ce serait l’honnêteté. L’installation « My Bed » est avant tout un autoportrait. C’est le reflet intime d’une dépression et d’une peine de cœur. L’exposition a particulièrement séduit les spectateurs qui ont fait le lien entre leurs propres expériences douloureuses et celle d’Emin. 

En 2017, Emin recrée « My Bed » pour une exposition chez Turner Contemporary, dans sa ville natale de Margate. La galerie accroche également des peintures du paysagiste britannique phare du 18ème siècle, J.M.W. Turner, autour de l’installation, créant ainsi une atmosphère particulièrement contemplative.

Dans une interview réalisée il y a quelques années, Emin expliqua comment sa vie avait changé depuis la création de l’œuvre. « Je ne fume pas, je ne fais pas l’amour, je n’utilise pas de contraceptifs, je n’ai pas de règles, je ne porte pas de petites culottes bleu pâle qui ressemblent à un des nuages de Turner », a-t-elle déclaré. « Je ne fais pas de taches sur le lit comme ça, comme avant, et si je le faisais, je n’aurais pas un lit comme ça, les draps seraient lavés immédiatement. » Si l’expérience d’Emin a changé, « My Bed » reste une représentation permanente de nombreuses personnes dans le monde aujourd’hui, et c’est là que réside la force de son héritage.