Les Grands Maîtres détournés par des artistes contemporains

Marco Bottiglioni revisite Les Romains de la décadence, Thomas couture, 1847
Marco Bottiglioni revisite Les Romains de la décadence, Thomas couture, 1847

Dans la sélection d’oeuvres qu’Artsper a souhaité vous présenter, les artistes se sont inspirés de tableaux classiques de grands maîtres, et ont réinterprété leurs messages ou leurs techniques. Une démarche artistique intéressante dans un monde en pleine fuite en avant.

L’art a-t-il une mission suprême ? Une responsabilité vis-à-vis de son public ? Un principe directeur ? Cette question, qui a obsédé bon nombre d’artistes, de philosophes et d’intellectuels en tous genres, n’a hélas pas de réponse. L’avènement de l’art abstrait avec L’arc noir de Kandinsky (1912) et de l’art conceptuel avec la Fontaine de Duchamp (1917) a considérablement brouillé les pistes. Plus que jamais, l’art est sans limites, sans définitions, sans règles.
Toutefois, on peut se permettre de déceler des caractéristiques communes dans toute forme d’art: la mise en oeuvre d’une technique et la recherche d’une originalité notamment. Mais l’originalité en art est une notion trouble. Rien n’est jamais purement original, sorti du néant. La référence au passé est inévitable.

#1 La Cène, Léonard de Vinci

La Cène, Léonard de Vinci, 1495-1498
La Cène, Léonard de Vinci, 1495-1498

La Cène de Léonard de Vinci est une oeuvre admirée de tous qui a été mondialement copiée par des artistes, des commerciaux depuis sa création en 1495-1498. Cette toile représente le dernier repas du Christ entouré de ses 12 apôtres.

La Cène, David Lachapelle, 2003
La Cène, David Lachapelle, 2003

La Cène de David Lachapelle (2003) nous montre un Jésus respectant parfaitement l’iconographie chrétienne, mais ses apôtres ont quelque peu changé. Tatouages et casquettes mises à part, ils sont sans doute plus ressemblants des apôtres tels qu’ils ont existé (juifs d’Israël descendant des égyptiens) que du physique européen que De Vinci leur a donné.

Avec Triple A, 2012
Triple A, 2012

Avec Triple A (2012) de Anne-Catherine Becker-Echivard, l’artiste dénonce la déshumanisation du travail et ridiculise l’aspect sacro-saint du corporatisme. Pour faire passer son message, rien de tel qu’une iconographie mondialement percutante. Mais Jésus et ses apôtres auraient-ils aimé passer pour des poissons rouges? «Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font» (Luc 23:34).

#2 Innocent X, Diego Velasquez

Innocent X, Diego Velasquez, 1650
Innocent X, Diego Velasquez, 1650

Innocent X par Diego Velasquez, peint en 1650, est une oeuvre emblématique de ce grand maître. Commandée par le Pape Innocent X, cette œuvre a suscité une vive polémique dans le palais épiscopal. Alors que le Pape souhaitait un portrait empreint de sagesse et d’illumination divine, Velasquez le peint tel qu’il est : autoritaire et empourpré par ses fréquentes colères. «Troppo vero!» (trop réaliste!) lui aurait dit le pape avant de lui demander de recommencer. Mais Velasquez, refuse catégoriquement et le pape finit par accepter l’oeuvre.

Étude d'après le portrait du pape Innocent X par Velásquez, Francis Bacon, 1953
Étude d’après le portrait du pape Innocent X par Velásquez, Francis Bacon, 1953

Francis Bacon est un peintre dont le travail est empreint d’une grande tradition de la peinture. Cette reprise de Innocent X en 1953 nous rappelle la violence et la force qui sont si caractéristiques de son travail. Au lendemain des atrocités de la Seconde Guerre Mondiale, l’image torturée qu’il donne du passé choque et gêne les spectateurs. Alors que Pie XII est toujours pape en 1953, le pape de Francis Bacon est déjà à moitié mort…

Innocent X, Yan Pei Ming, 2015
Innocent X, Yan Pei Ming, 2015

La qualité du travail de Yan Pei Ming est double. Avec une très grande maîtrise technique de la peinture à l’huile, il parvient à donner une note pop à son répertoire pictural en répétant des sujets forts dans différents coloris tel un Andy Warhol. Sa reprise de Innocent X en 2015 en revanche est davantage une altération du classique de l’Histoire de l’art…

#3 L’enlèvement de Ganymede, Artiste inconnu et La Descente de la Croix, Rogier Van Der Weyden

l’enlèvement de Ganymede, Le Corrège, 1532
L’enlèvement de Ganymede, Artiste inconnu, 1532

Quant à l’enlèvement de Ganymede, c’est un thème mythologique récurrent dans la tradition picturale européenne. Il fait référence à l’enlèvement du jeune Ganymede par Jupiter métamorphosé en aigle. C’était un thème relativement polémique puisqu’il renvoyait à l’homosexualité -voire le viol- d’un jeune garçon.

La Descente de Croix de Rogier Van Der Weyden (1435) est une oeuvre capitale dans l’histoire de l’art. Certains diraient même qu’elle marque le début de la Renaissance en peinture, tant les reliefs, la figuration et les émotions sont novateurs en cette fin du Moyen-Âge.

Blessed is the lamb whose blood flows, KID, 2015
Blessed is the lamb whose blood flows, KID, 2015

Un jeune artiste français, The Kid, s’est indirectement inspiré de l’oeuvre de Rogier Van Der Weyden et du thème de l’enlèvement de Ganymède pour en livrer une vision contemporaine. En rassemblant la mythologie gréco-romaine avec la tradition chrétienne, et en mêlant l’image du sacrifice avec celle de la victime, l’oeuvre Blessed is the lamb whose blood flows (« Béni soit l’agneau dont le sang est versé, ndlr) (2015) nous plonge dans une profonde réflexion.
Le jeune représenté est un mineur condamné à la prison à perpétuité aux Etats-Unis. Dès lors, les interprétations possibles sont multiples: sa vie est sacrifiée pour satisfaire un idéal, mais le prix à payer pour atteindre cet idéal est trop coûteux (cf. Descente de Croix) ; sa jeunesse est violée par une justice – ayant comme symbole l’aigle américain – qui vire à l’injustice (cf. Enlèvement de Ganymède) ; etc. Blessed is the lamb whose blood flows, est une oeuvre d’une grande force, réunissant la technique, la référence au passé, la pertinence et la force d’un thème contemporain.

#4 Saint Sebastien, Guido Reni

 Saint Sebastien, Guido Reni, 1615
Saint Sebastien, Guido Reni, 1615

Le thème de Saint-Sebastien est très répandu pendant la Renaissance. Il permet de représenter la passion, la souffrance, et le corps dénudé de l’homme. Guido Reni, un des grands maîtres de la Renaissance tardive, en livre une version très sensuelle et pleine de mélancolie, à la limite de l’érotisme en 1615.

Saint-Sébastien, Pierre et Gilles, 1987, photographie
Saint-Sébastien, Pierre et Gilles, 1987

Le célèbre duo Pierre et Gilles s’en est inspiré en 1987. Mais cette fois, la sensualité érotique du modèle ne fait plus de doute. Affublé d’attributs kitchs, l’oeuvre tombe dans un masochisme contemplatif, une apologie du plaisir sexuel de la souffrance.

#5 La Joconde, Léonard de Vinci

Comment ne pas finir cet article par l’oeuvre magistrale du maître de la peinture. La Joconde est l’œuvre la plus diffusée, la plus copiée et la plus revisitée de l’histoire de l’art. Parmi les innombrables reprises par des artistes contemporains, on peut notamment citer celle de Roy Lichtenstein pour le pop art et celle de Space Invader pour le street art.

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La Joconde (Mona Lisa), Léonard de Vinci, 1503-1519
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Mona Lisa, Roy Liechtenstein
Mona Lisa, Invaders, Paris
Mona Lisa, Invaders, Paris