5 choses à savoir sur… Man Ray

Man Ray, Noire et blanche, 1926
Man Ray, Noire et blanche, 1926

Les années 20 sont souvent qualifiées de « folles ». Cet adjectif ne vient pas de nulle part : il fait référence à un bouillonnement du monde. Le traumatisme de la Première Guerre Mondiale s’accompagne d’un grand nombre de privations, de maladies et de morts. Mais il est aussi synonyme d’innovations, de révolutions et d’explosion des frontières. Ce contexte et l’incompréhension de la population nourrit toute l’avant-garde artistique, dont les dadaïstes et les surréalistes ont été les plus gourmands. Man Ray est né à Philadelphie d’une famille d’artisan textile le 27 août 1890. De son vrai nom Emmanuel Radnitsky, il est devenu un pilier de l’art du 20ème siècle. Et pourtant, sa peinture empreinte de dada ne rencontre pas le succès à New York. C’est donc à Paris que l’artiste pose ses valises.

Rapidement connu, il monte sur la scène artistique parisienne en tant que photographe. Man Ray se construit ses idées artistiques avec les grandes figures dada et surréalistes parisiennes. Ses compères sont Picabia, Duchamp, Breton, Dali, Eluard, Tzara… Découvrez 5 faits sur cet artiste américain qui a affronté la folie des années 20, main dans la main avec les artistes européens.

L’apparition de Man Ray

Le surnom Man Ray répond à un besoin d’intégration. Quand sa famille arrive en Amérique, ils fuyaient les pogroms juifs instigués par le Tsar Alexandre III de Russie. Les Radnitzky deviennent alors les Ray en arrivant aux Etats-Unis. Le jeune Emmanuel sait qu’il veut devenir artiste avant même d’être adulte. Il s’inscrit à l’école du Ferrer Center, institution moderne dont les opinions politiques et sociales sont alors connues pour être très libres. Là-bas il rencontre des poètes et artistes comme Adolf Wolff ou Adone Lacroix, sa future femme. 

Dès les années 1910-1911, il fréquente la galerie 291 dirigée par son ami Alfred Stieglitz. Le futur Man Ray y découvre la peinture contemporaine. La galerie est notamment connue pour mettre en avant des artistes établissant un pont entre l’art européen et américain.  Déterminé à marquer lui aussi le monde de l’art, Emmanuel Radnitzky rentre aux Beaux-Arts de New-York. Ses professeurs, désemparés devant ses toiles, lui conseillent d’abandonner, considérant qu’il ne deviendra jamais un artiste de talent.

Furieux, il part et de rage commence à peindre n’importe quoi, n’importe où. Il peint ses rêves, ses idées, son état intérieur. L’art du jeune artiste new-yorkais émerge avec cette déconvenue. La peinture n’est pas son seul terrain artistique. Bricoleur et fourmillant d’idées, les assemblages et créations d’objets représentent un grand pan de son art. En 1911, il récupère des échantillons de tissus appartenant à l’atelier de ses parents pour créer une tapisserie abstraite, Tapisery, signée pour la première fois du nom Man Ray. L’artiste est enfin né. 

Dès les prémices de sa carrière, Man Ray est dans l’état de pensée qui va de pair avec les artistes dada. Tapestry est entièrement faite à partir d’un objet du quotidien. Il va plus loin encore que le seul ajout d’objets comme dans les toiles des cubistes et ainsi, il étend cette vision. C’est une œuvre complète qui exprime son désaccord avec la tradition académique. L’artiste américain désire se libérer de ce qui a été fait auparavant pour innover. Tout une nouvelle esthétique doit être créée, ce que Man Ray comprend très vite.

Il explique « La belle peinture ça ne m’intéresse pas car de toute façon les Anciens ont fait quelque chose qu’on ne pourra plus atteindre. La seule chose qu’on peut faire maintenant, c’est faire quelque chose de différent. C’est ça qui a de la valeur ».

Man Ray, Tapisery, 1911
Man Ray, Tapestry, 1911

1915, le début de la collaboration avec Marcel Duchamp

C’est donc un art complètement emprunt de dadaïsme que produit Man Ray. Un art qui ne plaît pas à tout le monde d’ailleurs aux États-Unis… L’artiste ne reçoit presque aucun succès avec ses toiles. Parallèlement, l’anti-militariste Marcel Duchamp fuyant la guerre, se retrouve aux États-Unis. Ayant déjà fait parler de lui par de nombreuses œuvres à scandales, comme Le Nu descendant d’un escalier de 1912, il est connu dans le monde de l’art. Au printemps 1915, exposant dans la galerie 291, il y rencontre Man Ray.

Tout de suite, une véritable connexion s’établit entre les deux artistes. Se complétant l’un l’autre, leurs collaborations artistiques vont de pair avec leur humour, décalé, absurde et sarcastique. Man Ray et Duchamp sont tout deux passionnés par un art plus conceptuel et veulent englober le réel pour le transformer en art. Les deux artistes ont la volonté de redéfinir ce qu’est une œuvre et de faire résonner ses aspects métaphysiques. C’est-à-dire, qu’une œuvre n’est désormais plus un simple espace en 2D, mais peut être tout ce que l’on veut, comme un urinoir par exemple !

Aussi célèbre que provocante, Élevage de poussière est l’une de leur première œuvre commune. Dès le premier regard, l’œuvre trouble. Duchamp et Man Ray perturbent le spectateur en lui laissant le doute quant au sujet : est-ce un champ de bataille ou bien des molletons de poussière ? Est-ce un plan large ou rapproché ? Est-ce un paysage ou une nature morte ?

Man Ray et Marcel Duchamp, Élevage de poussière, 1920
 Man Ray et Marcel Duchamp, Élevage de poussière, 1920

En rendant visite à Duchamp dans son atelier, Man Ray aperçoit un dépôt de poussières sur une plaque de verre gravée. Les motifs qui rappellent les sillons des champs ou des routes d’une prise de vue aérienne sont, en fait, une partie du dessin préparatoire de l’œuvre Le Grand Verre.

La photographie apparaît au public en 1922, dans une revue littéraire accompagnée d’un poème-légende qui sème intentionnellement le doute : Voici le domaine de Rrose Sélavy/Comme il est aride – comme il est fertile/Comme il est joyeux – comme il est triste! Vue prise en aéroplane par Man Ray. Ce n’est seulement qu’en 1934 que les artistes révèlent le secret, rebaptisant alors l’œuvre Élevage de poussière et signant avec les deux noms. L’humour même de ces deux artistes est peut-être à l’origine de l’œuvre.

Derrière cette lecture, en apparaît une deuxième. La photographie entre les mains de Man Ray n’est plus un moyen de capturer l’esthétisme, mais une ouverture à une nouvelle beauté. Elle est une invitation à aller voir au-delà de ce qu’on connaît déjà. L’artiste lui donne un autre sens, une autre définition. C’est justement cette manière d’utiliser la photographie qui a permis aux historiens de l’art de comprendre comment cette technique si objective est devenue pleine de sensibilité. La photographie des surréalistes a été une avancée majeure dans l’art et la reconnaissance artistique de cette technique, tournée vers le plaisir, l’inconscient et l’onirisme.

Rrose Sélavy était un alter ego féminin créé par les deux artistes pour Duchamp. Sous ce patronyme humoristique, (Rrose Sélavy, Eros, c’est la vie), l’artiste français a écrit de nombreuses œuvres à base de calembours et contrepèteries. D’ailleurs, ce personnage n’a pas seulement été utilisé par Duchamp mais par d’autres artistes, comme Robert Desnos. Cette création met bien en lumière tout l’esprit de Paris, cet art effervescent qui se balade d’artiste en artiste. Et c’est dans ce Paris que Duchamp introduit Man Ray.

Man Ray, Portrait de Rrose Sélavy, 1921
Man Ray, Portrait de Rrose Sélavy, 1921

Man Ray, Paris et les Surréalistes

Seul représentant du mouvement dada à New-York, Duchamp dit à Man Ray qu’il doit quitter la ville américaine et venir à Paris. Il arrive 14 juillet 1921 dans la capitale française et est ébloui par l’euphorie qui y règne. Dans les années 20, Paris est en fête et le reste pendant encore quelques années. Duchamp amène directement le jeune Américain au fameux café Certa, où tous les artistes se réunissent. Il se retrouve alors entre André Breton, Louis Aragon, Paul Éluard, Philippe Soupault, sans savoir parler un mot de français. Tous se détachant du Dada, ils forment ensemble le surréalisme.

La récurrence des noms des poètes n’est pas sans fondement. Cette nouvelle ouverture de l’art provient de la littérature. L’avant-garde parisienne se base sur ce groupe d’érudits amoureux du lyrisme qui écrivent en 1924 le manifeste officiel du surréalisme. Toutes sortes d’artistes rejoignent le mouvement, aussi bien des peintres et sculpteurs que des cinéastes, illustrateurs, photographes. Ils ne sont plus définis par leur technique ou leur médium.

 Man Ray, photographie groupe d'artistes parisien
(Man Ray, Paul Eluard, André Breton,Tristan Tzara, George Ribemont-Dessaignes, Max Jacob…)
 Man Ray, photographie groupe d’artistes parisien
(Man Ray, Paul Eluard, André Breton,Tristan Tzara, George Ribemont-Dessaignes, Max Jacob…)

La pensée du surréalisme entraîne beaucoup de collaborations entre artistes, mais aussi avec des mécènes et des collectionneurs.

L’artiste américain s’essaye même au cinéma de 1924 à 1929 avec une filmographie de quatres courts métrages. C’était pour lui un autre moyen de pouvoir diriger des recherches plastiques sur la photographie et de pouvoir étudier le mouvement. Ses productions, principalement expérimentales, n’ont pas eu de véritable succès et il abandonne rapidement cette pratique.

Cependant, c’est davantage en littérature que les collaborations sont les plus nombreuses, poètes et peintres travaillant ensemble sur des revues et romans. Avec Eluard, Man Ray devient illustrateur pour Les Mains libres, publié en 1937. La réalisation de cet ouvrage est basée sur l’écriture et le dessin automatiques des deux artistes. Man Ray et Eluard se sont tous les deux adonner aux deux exercices, pour après pouvoir choisir. Le recueil de poèmes d’Eluard vient alors illustrer les dessins de Man Ray. Le but est que le lecteur puisse avoir une véritable expérience de pensée surréaliste.

Paul Eluard, Man Ray, Les mains libres, 1937
Paul Eluard, Man Ray, Les mains libres, 1937

Peintre ou photographe ?

La photographie vient à lui par l’intermédiaire d’œuvres qui ne sont pas les siennes. Mécontent des photos prises de ses œuvres lors des expositions, Man Ray décide de le faire pour les galeries. Dès lors, les représentants du marché de l’art s’aperçoivent qu’il possède un véritable coup d’œil, ce qui augmente les commandes. Ce métier, pas encore totalement intégré dans l’art, est pour lui son gagne-pain. Connues mais sans succès, ses œuvres ne se vendent pas. Très vite l’artiste comprend qu’il peut utiliser cette technique différemment.

La photographie n’est pas forcée d’avoir une esthétique précise, elle peut tout autant être subtile et construite. C’est en 1920 qu’il a cette révélation, en prenant en photo des draps froissés. 

Man Ray durant toute sa carrière ne cesse de basculer entre les deux arts. L’artiste s’exprime autant à propos de ces deux techniques, ce qui laisse à croire qu’elles avaient toutes les deux autant d’importance. La photographie, du point de vue artistique, est pour lui un moyen d’exprimer ce qu’il ne peut faire en peinture, et inversement. D’ailleurs, il n’a jamais arrêté de peindre et a toujours eu une profonde volonté de rentrer dans l’histoire de l’art par la peinture. Le temps est bon est pour l’Américain l’un de ses plus beaux chef-d’œuvres.

Man Ray, Le temps est bon, 1973
Man Ray, Le temps est bon, 1973

La photographie devient finalement une technique qu’il maîtrise totalement, lui assurant une capacité de création et de construction d’images. Chez les surréalistes, il est presque le photographe officiel, prenant des portraits de ses amis et devenant un véritable créateur d’icônes.

La sensualité et féminité chez Man Ray

Le corps féminin est un des sujets de prédilection de l’artiste. Les femmes sont toujours très présentes dans ses œuvres ainsi que dans son existence. Sa vie artistique et amoureuse est impossible à démêler, l’une et l’autre étant des sources de création. Un véritable échange existe avec ses modèles. Certaines sont des muses, comme Kiki de Montparnasse, Nush Eluard, Juliet Browner… D’autres sont des artistes comme Lee Miller et Dora Maar. Chaque relation lui apporte une source d’inspiration nouvelle, un point de vue différent.

Connaissant bien le surréalisme onirique de René Magritte ou de Joan Miró, Man Ray se dirige particulièrement vers la libération de l’inconscient avec un rapport très freudien. Il expose la sensualité et l’expression du désir humain.

Man Ray,  Anatomie, 1930
Man Ray, Anatomie, 1930

La photographie lui permet de montrer une nouvelle réécriture du corps féminin et d’en dépasser la vision classique. L’artiste en donne une perception moderne et veut rendre visible le vivant. Il met en scène ses modèles dans des compositions recherchées, remodelant la lumière, les ombres, les couleurs et les cadrages. Simplement ou ostentatoirement, l’artiste met en avant la sensualité d’un corps, d’un geste, d’un regard. 

Man Ray, Sans nom, 1930
Man Ray, Sans nom, 1930

Les photographies étant publiées dans des revues et non pas exhibées, il se propose comme photographe de mode, par manque de moyens financiers. Ainsi, pendant plusieurs années, Man Ray travaille avec de grands couturiers comme Poiret, Chanel, ainsi qu’avec des magazines de mode tels que Vanity Fair, Vogue et Harper’s Bazaar

Man Ray, un artiste innovant…

Ainsi, Man Ray est un artiste profondément novateur et qui, avec ferveur, veut révolutionner l’art. Ancré dans le dada puis plongé dans le surréalisme, le photographe et peintre américain nourrit son art des deux mouvements. Ses créations font écho à son état intérieur, ses œuvres devenant des catharsis. Il montre ce qu’il voit, ce qu’il pense, ce qu’il désire. Man Ray et ses amis artistes ont, sans aucun doute, apporté un nouveau souffle sur Paris, libérant l’art de ses carcans traditionnels.

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