Analyse d’un chef d’oeuvre : la Liberté guidant le peuple d’Eugene Delacroix

Eugène Delacroix, la liberté guidant le peuple
La Liberté guidant le peuple – Eugène Delacroix (1830)

La liberté guidant le peuple a été peinte en 1830 par Eugène Delacroix, juste après l’effervescence révolutionnaire qui avait secoué Paris la même année. Caractérisée par sa dimension allégorique et politique, cette large peinture à l’huile est devenue un symbole universel de liberté et de démocratie. Souvent utilisée dans la culture populaire pour symboliser l’émancipation d’un peuple face à une domination oppressive, c’est l’une des oeuvres les plus célèbres de l’Histoire de l’art. Artsper vous aide à comprendre l’histoire et la symbolique de ce chef d’oeuvre iconique.

Contexte historique

Portrait de Charles X
Portrait de Charles X

La révolution représentée sur cette toile ne doit pas être confondue avec la révolution française de 1789. Delacroix s’est inspiré des évènements de la révolution de juillet, connue sous le nom des Trois Glorieuses, un bouleversement politique survenu à Paris les 27, 28, et 29 juillet 1830. Ces violentes manifestations ont eu lieu alors que le roi français Charles X, au pouvoir à ce moment là, tentait de restreindre la liberté du peuple en exécutant une prise de contrôle constitutionnelle. Les parisiens ont violemment protesté contre cette atteinte envers leurs droits individuels. Des émeutiers ont pris la ville et de violents combats en ont résulté, causant de nombreux morts. Charles X a finalement abdiqué et une monarchie constitutionnelle, la monarchie de juillet, a été établie. Louis-Philippe Ier a été fait roi des français.

Delacroix n’était pas vraiment un révolutionnaire à proprement parler, il n’a pas pris part aux émeutes de Paris et se définissait comme “un simple badaud”, comme il l’a écrit dans une de ses lettres à son frère. Cependant, il a plaidé pour le libéralisme et a été frappé par un fort sentiment de patriotisme et de fierté lorsqu’il a observé ses concitoyens se battre.

Romantisme

Autoportrait Eugene Delacroix
Autoportrait Eugene Delacroix (1837)

Eugène Delacroix était une figure clé de l’école romantique française. Il voulait s’émanciper de l’art académique et des idées et canons classiques. Le sujet de sa peinture est un sujet contemporain, alors que les toiles de telles dimensions étaient généralement réservées à la peinture historique, en tout cas selon les règle de l’Académie des Beaux Arts. Delacroix a déclaré “ je me suis engagé dans un sujet moderne, et même si je ne me suis pas battu pour mon pays, j’ai au moins peint pour lui.” Le peintre utilise des teintes de rouge et de bleu, qui produisent des contrastes marqués, au lieu des couleurs plus atténuées de l’époque.

Détail : la liberté

La liberté guidant le peuple
Détail : Marianne – La Liberté guidant le peuple

Au centre de la peinture, une représentation allégorique de la liberté attire immédiatement le regard. La liberté, sous les traits de Marianne, femme symbole de la république, coiffée du bonnet phrygien (un clin d’oeil aux sans-culottes de la révolution française) dirige un groupe de révolutionnaires. Sa robe jaune drapée, qui laisse entrevoir ses seins, rappelle les déesses de l’antiquité. Son profil au nez harmonieux, aux lèvres pulpeuses et au menton délicat évoque celui des statues antiques grecques ou romaines. Elle est un hommage à la Grèce ancienne, le berceau de la démocratie, ainsi qu’aux traditions de la république romaine. Cependant, Delacroix associe la liberté à des symboles modernes également, en lui faisant tenir un drapeau tricolore dans une main et une baïonnette dans l’autre. De cette façon la liberté incarne à la fois la lutte moderne et l’idéologie de liberté de l’Antiquité.

La structure pyramidale de l’oeuvre met l’accent sur la dynamique des combats. Le sol est jonché de corps, et pourtant la Liberté se tient debout sur les vestiges d’une barricade, forte et victorieuse. La composition rigoureuse contient et équilibre les coups de pinceaux virulents du peintre, et crée un effet de lumière saisissant. C’est une scène de chaos et d’énergie, remplie de fumée et de mouvement, et pourtant la pyramide de Delacroix crée, étrangement, l’ordre. La peinture n’est pas sans rappeler le Radeau de la Méduse de Géricault.

Détail : premier plan

La liberté guidant le peuple
Détail – La liberté guidant le peuple

Au premier plan, il y a deux figures notables. Sur la gauche, un homme avec un pistolet dans sa ceinture, portant une chemise sans veste. Cet accoutrement indique qu’il est membre de la classe inférieure, et la cocarde sur sa casquette prouve ses tendances révolutionnaires. Le personnage juste à côté du travailleur porte une tenue bourgeoise : un complet avec un haut de forme, une veste et un gilet. Delacroix suggère clairement que toutes les classes se rassemblent pour se battre pour une société meilleure. La révolution n’incitait pas une classe sociale à en combattre une autre, mais le peuple tout entier à se rassembler contre l’oppression royaliste.

écolier la liberté guidant le peuple
Jeune garçon – La liberté guidant le peuple

Sur le côté droit de la toile, il y a un jeune garçon à l’air tout sauf enfantin : il ne tient pas un mais deux pistolets. Il est le symbole des jeunes insurgés, et son bonnet de velours et sa sacoche indiquent qu’il s’agit d’un écolier. Il a peut-être inspiré Victor Hugo pour le personnage de Gavroche, enfant des rues parisien, que l’on retrouve dans Les Misérables.

La liberté guidant le peuple
Homme étendu au sol – La liberté guidant le peuple

Les corps sans vie des soldats et des citoyens témoignent du terrible prix à payer pour le succès de la révolution. La figure nue jusqu’à la taille, vêtue simplement d’une chemise de nuit, résume au mieux cette idée. Elle sous entend que les royaliste l’ont tiré de son lit pour lui infliger un sort terrible. Le corps est très proche du spectateur, envahissant sa vision immédiatement.

La peinture a été achetée par le roi Louis Philippe pour affirmer son attachement aux valeurs républicaines. L’oeuvre a pourtant été retournée à Delacroix en 1839 parce que les idéologies révolutionnaires derrière la peinture ont été perçues comme dangereuses et potentiellement sensibles. Un bon rappel quant à la politisation de l’art en France au 19 ème siècle …

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