Une nouvelle loi affecte le marché de l’art allemand

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Le 8 juillet 2016, le Parlement allemand a ratifié une nouvelle loi particulièrement sévère à l’encontre du marché de l’art. Depuis 2013, la ministre de la culture Monika Grütters a soutenu et mené ce projet jusque devant le Parlement. L’objectif est de contrôler l’exportation des œuvres d’art anciennes qui se trouvent sur le territoire national.

 

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Roman Klonek – Airs n Graces

Il a été voté que pour toute œuvre d’art de plus de 300 000 euros et ayant au moins 75 ans, il faut demander une licence d’exportation pour la déplacer d’Allemagne vers un autre pays de l’Union européenne et en dehors. Cela peut sembler presque raisonnable mais que penser des nouvelles règles touchant les œuvres plus modestes et plus récentes: pour les œuvres de plus de 150 000 euros et de plus de 50 ans, il faut également demander une licence pour quitter l’Union européenne. Cette réglementation ne s’impose par seulement à l’art allemand ou aux œuvres déjà sur le territoire mais à toute œuvre qui est ou sera en Allemagne depuis plus de 2 ans. Pour faciliter les contrôles, le gouvernement s’engage à créer de nouvelles agences dans chacune des régions qui auront pour mission de déterminer la valeur nationale et historique de l’œuvre et qui auront l’autorité pour interdire une sortie de territoire.

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Gerhard Richter – Fence

Contestations et compromis

Avant même sa ratification, une pétition contre cette loi avait rassemblé plus de 48 000 signatures et 11 anciens conservateurs de musées majeurs d’Allemagne avaient écrit une lettre au Parlement allemand, où ils affirmaient que de nombreux collectionneurs ont ou vont retirer leurs œuvres de grande valeur d’Allemagne à cause de cette loi.  Ainsi, les collectionneurs éviteront de prêter ou donner leur collection aux institutions nationales, ils chercheront d’autres musées étrangers auxquels ils pourront léguer leur collection.

 

Devant cette législation stricte, certains artistes de poids tels que les peintres Georg Baselitz et Gerhard Richter, ont communiqué leur désaccord, menaçant les institutions de faire retirer leurs œuvres de leurs collections. Ainsi la loi finale a retenu un système de « opt out », donnant la possibilité aux artistes de s’exclure de cette exigence de licence d’exportation.

En effet le projet de loi a tout de même évolué depuis l’année dernière et ce d’une manière plus « libérale » puisque le projet original visait une obligation de licence qu’importe la destination pour tous objets culturels estimés au-delà de 150 000 euros. Malgré ces « concessions », nombreux sont les acteurs du marché de l’art qui voient en cette loi un réel frein au commerce des œuvres d’art. Selon eux, un fossé s’est créé entre la voie gouvernementale défendant des intérêts de protection purement nationaux et la promotion de la culture nationale, qui nécessite la circulation des œuvres.

 

Surtout qu’il ne s’agit pas de la première limitation en Allemagne. En 2014, la TVA était passée de 7 à 19 %, ce qui avait déjà affecté de nombreux marchands d’art, réduisant ainsi leurs chances d’aider les jeunes artistes. Il existe également une taxe de 5.2% payée par les marchands et qui garantit une sécurité sociale aux artistes. Toutes ces réglementations pèsent sur le développement du marché de l’art allemand.

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Georg Baselitz – Gruenes Tuch

Conséquences positives limitées, chute du marché de l’art assuré

La loi n’aura pas seulement pour répercussions la fuite des grandes collections en dehors de l’Allemagne, mais également le risque de voir les galeries d’art s’installer ailleurs ou de changer de répertoire pour se concentrer seulement sur l’art contemporain. Lempertz, par exemple, prévoit de déménager ses œuvres de grands maîtres et certaines pièces d’art asiatique vers leur succursale de Bruxelles. D’ailleurs les œuvres d’art asiatique, du fait de leur ancienneté, risquent également de disparaître du territoire national, alors même qu’ils constituent l’un des marchés les plus florissants. De manière générale, l’ensemble des arts anciens sera affecté par cette loi puisqu’elle exige que les marchands et maisons de vente soient dorénavant dans l’obligation de demander une licence d’exportation au pays d’origine de l’œuvre. Cela a été jugé nécessaire pour lutter contre le trafic d’œuvres d’art, spécialement celles du Moyen-Orient en ces temps de conflits.

 

Pourtant certains y voient de réels bénéfices. En effet, la loi allemande a été faite sur le même modèle de la loi italienne de 1939, qui visait à empêcher l’exode des chefs d’œuvres de la Renaissance. Ils ont pu alors constater que les collectionneurs vendaient dans des maisons de vente toutes leurs œuvres qui s’approchaient de leur 49 ème année, afin d’éviter toutes futures restrictions. Ainsi d’un point de vue global, cette loi a revitalisé le second marché. Le peintre Lucio Fontana a vu sa côte s’élever due au nombre d’œuvres qui se sont retrouvées sur le marché ses dernières années. Mais souvent les acheteurs sont étrangers et l’oeuvre part de toute façon du territoire national. Egalement les artistes du mouvement Arte Povera ont été particulièrement exposés et vendu en 2015 car la majorité des œuvres approchaient de la 50e année.

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 Karl-Martin Holzhauser – 88.25.2001

Cette ratification ne fait que renforcer la place mineure que détient l’Allemagne sur le marché de l’art avec environ 95% des ventes majeures d’art allemand effectué à l’étranger. Les villes européennes telles que Zürich, Paris et Londres vont probablement en profiter alors que Berlin et Cologne risquent d’en souffrir sérieusement.

Pour conclure sur une note positive, on peut penser que cette loi fera de l’Allemagne l’une des places centrales de l’art (ultra) contemporain, puisque Berlin se positionne déjà comme l’une des villes les plus intéressantes en matière de street-art.

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