Art africain : 10 artistes engagés à connaître

Thandiwe Muriu

Mettre en avant l’art africain, voilà l’ambition de ces artistes engagés, amoureux de leur continent. Porte-paroles des sans-voix ou des oubliés, certains artistes utilisent leur art pour dénoncer les injustices. D’autres préfèrent célébrer la richesse de la civilisation africaine. L’art devient alors un moyen de perpétuer les traditions, revaloriser la culture de peuples ancestraux, témoigner d’une jeunesse en mutation ou encore mener une réflexion sur la société contemporaine. Artsper vous propose de découvrir 10 de ces artistes qui célèbrent l’art africain, chacun à leur manière…

1. Barthélémy Toguo, artiste et activiste

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Barthélémy Toguo, Vaincre le virus !, 2016, ©Production Organoïde/Institut Pasteur

Sans limite dans sa pratique artistique, Barthélémy Toguo s’adonne aussi bien au dessin qu’à la sculpture, aux installations ou aux performances. Artiste engagé et activiste, son travail a une dimension politique importante. « L’artiste doit montrer, interpeller, mais sans se faire donneur de leçons. J’ai toujours su que mon art devait avoir une dimension sociale forte. Mon art est tourné vers le peuple » dit-il avec ses mots. Au même titre que ses installations monumentales, ses aquarelles oscillent entre finitude et espoir de rédemption.

À travers son art, il s’attache à raconter la relation floue entre l’Afrique et l’Europe, secouée par le racisme, le rejet et l’incompréhension. En s’inspirant toujours de ce qu’il a vécu et de ses expériences, il s’attardent notamment sur les réfugiés, les peuples en mutation et ceux délaissés ou oubliés.

Son projet Vaincre le virus porte sur les épidémies qui ont frappé l’Afrique en 2014, tout particulièrement le sida et le virus Ebola. En collaboration avec les chercheurs de l’Institut Pasteur, Toguo dessine sur les vases des symboles qui font référence aux virus et aux cellules malades qu’il a observées au microscope.

2.  Nyaba Léon Ouedraogo : photographier pour dénoncer

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Nyaba Léon Ouedraogo, The Hell of Copper (L’Enfer du Cuivre), 2008

L’artiste burkinabé Nyaba Léon Ouedraogo s’est toujours intéressé à l’être humain, en particulier lorsqu’il est en marge ou exclu de la société. En effet, depuis 2008, l’artiste sillonne le territoire africain et entame un travail de photojournalisme. Dans sa série l’Enfer de Cuivre, le photographe se fait le témoin des conditions de travail des travailleurs dans la plus grande décharge de déchets électroniques au monde, au Ghana. Ces femmes, hommes et enfants, victimes d’une mondialisation impitoyable, sont exposés chaque jour à des fortes doses de plomb, mercure et phtalates. À l’image de la photographie ci-dessus, il dresse le portrait de nombreux travailleurs qu’il a rencontrés.

À travers ses photographies, il appelle à la prise de conscience des conséquences néfastes sur la santé de cette population déconsidérée. Ses reportages dénoncent la relation entre les pays du Nord et du Sud, où l’Afrique est toujours envisagée comme une terre à exploiter, sans grande considération.

3. Malick Sidibé ou « L’œil de Bamako »

Malick Sidibé, Un yé-yé en position, 1963, Sans titre, vers 1970 et Les amis dans la même tenue, 1972

Né dans un petit village du Mali, Malick Sidibé s’implique très vite dans la vie culturelle et sociale de Bamako, en pleine effervescence depuis l’Indépendance. En 1957, il se fait le témoin d’une jeunesse africaine en pleine mutation. Celle-ci est alors partagée entre la tradition et l’émergence d’une culture inspirée de l’Occident. Il effectue de nombreux reportages sur les nouveaux loisirs des jeunes : les soirées dansantes, les bars, les clubs où l’on écoute du rock’n’roll ou de la soul music, les sorties… En référence à ses photographies-documents, il se faisait appeler « L’œil de Bamako ». Sidibé photographie une génération africaine en plein bouleversement et rapporte des images vivantes, pleines de vérité et de spontanéité.

4. Frédéric Bruly Bouabré le « Révélateur »

Frédéric Bruly Bouabré, La vision d’un soleil/jaune masquée, 2005, La salive, 2010 et Un monde et ses artistes, 2003, disponibles sur Artsper

Toute l’œuvre de Frédéric Bruly Bouabré est influencée par une révélation divine. Le 11 mars 1948, il fut touché par une vision qui le poussa à créer un syllabaire spécifiquement africain portant le nom d’alphabet « Bété ». Pour lui, cette écriture doit sauver de l’oubli la culture du peuple bété. Il retranscrit alors des contes, des poèmes et toutes sortes de textes de cette culture. Ses œuvres sont semblables à des cartes de tarot. Elles déclinent des thèmes très variés comme la spiritualité, les symboles, l’être humain et le monde qui l’entoure. Travaillant essentiellement sur des fiches en carton, il mêle textes et images. L’artiste nous engage ainsi à aller plus loin que notre individualité et à percevoir le monde comme une « grande humanité ».

5. Les Jumeaux Ouattara : protéger l’art africain traditionnel

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Jumeaux Ouattara, Cupidon, 2020, disponible sur Artsper

Depuis de nombreuses années, les Jumeaux Ouattara – Assane et Ousseni -, s’attachent à promouvoir et revaloriser la culture burkinabé. Ils s’inspirent d’objets et de masques africains traditionnels pour les transformer en véritables œuvres d’art. Pour eux, le masque est une fenêtre à la fois sur le monde des esprits et sur le monde réel. Le masque est aussi porteur d’une histoire qu’il faut absolument préserver. « Les masques sont comme des documents qui renferment le passé et le présent de nos peuples », expliquent les artistes. Tout en créant de véritables œuvres d’art, les Jumeaux Ouattara font un travail de mémoire et de sauvegarde du patrimoine africain.

6. Derrick Ofosu Boateng, le photographe « feel good » de l’art africain

Derrick Ofosu Boateng, Sans titre, 2020 et Hide myself from negativity, 2019, disponibles sur Artsper

« À mes yeux, il est important que mes travaux représentent une Afrique sous un prisme positif, cela participe à changer fortement la perception du continent ». Et c’est avec brio que le photographe Derrick Ofosu Boateng réussit à servir son propos. Ses photographies sont intensément colorées, vivantes et « feel good ». Ses personnages, eux, débordent de vie et d’énergie. Boateng s’attache ainsi à portraiturer la vie de ses contemporains au Ghana. Son objectif ? Essayer de changer la perception souvent négative qu’a le monde de l’Afrique. Le sujet de ses photos est simple, presque banal, mais les couleurs utilisées soulignent la beauté naturelle de l’environnement.

7. Hicham Benohoud, un regard porté sur le Maroc 

Hicham Benohoud Sans Titre – The Hole, 2015, disponible sur Artsper

L’artiste Hicham Benohoud a une approche photographique fondée sur la mise en scène. S’intéressant à l’identité, il photographie ses modèles dans un décor qui interpelle. Ces visions singulières, ironiques et parfois étranges, questionnent la société marocaine, ses paradoxes et ses absurdités. Bien qu’il traite de questions sociétales et politiques, Hicham Benohoud ne se considère pas comme un artiste engagé. Dans sa démarche artistique, il pose simplement un regard critique sur ce qui ne marche pas dans la société marocaine, qu’il juge « hypocrite ». 

Dans sa série The Hole, l’artiste tente de montrer l’autre Marrakech, la partie abandonnée de la ville, occupée par des populations plus modestes.

8. Zandile Ntobela, célébrer l’art africain

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Zandile Ntobela, Cherry Tree, 2011

Artiste sud-africaine, Zandile Ntobela est l’une des fondatrices du collectif Ubuhle. Signifiant « beauté » en langue Xhos, ce collectif de 4 femmes artistes crée des « ndwango », des tableaux colorés faits en perles de verres brodées. Cette pratique était, au moment de l’apartheid, un modeste complément de revenu pour les femmes. Ce collectif marque une révolution pour les femmes africaines. Il leur permet de valoriser leur art, de les aider à retrouver une indépendance financière et leur liberté de créer des œuvres.

À travers ses œuvres, Zandile Ntobela fait honneur à la tradition africaine tout en la hissant au rang d’art contemporain. Ces œuvres poétiques sont la mémoire personnelle et culturelle de l’artiste, des reflets de son quotidien et de son imaginaire.

9. Baudouin Mouanda, témoin de son époque

Baudouin Mouanda, Les séquelles de la guerre, 2005

C’est en 1993 que l’artiste Baudouin Mouanda débute sa carrière en photographiant la vie brazzavilloise. Mais très vite il se détourne de la photographie classique. Il va s’attarder sur l’histoire de son pays et aux répercussions des guerres sur le Congo. En 2005, cinq ans après la guerre civile, il entame un premier travail photographique en noir et blanc intitulé Les séquelles de la guerre. Il va alors immortaliser la violence, la peur et la misère, encore omniprésentes au sein de Brazzaville. Chaque quartier, bâtiment et rue, porte encore un héritage des violences de 1997.

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Baudouin Mouanda Sapeurs de Bacongo, 2012, disponible sur Artsper

Cependant, Baudouin Mouanda ne se contente pas de photographier la réalité. Il s’interroge constamment sur l’état de sa société et son évolution. Plus tard, il photographie les plus beaux « sapeurs » de la capitale congolaise, vêtus de vêtements extravagants et colorés.  Petit à petit, l’artiste livre un témoignage rare et unique sur sa civilisation et son époque. 

10.  Ayanda Mabulu, un art qui crée la polémique  

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Ayanda Mabulu, Black Man’s Cry, 2013, disponible sur Artsper

L’artiste Ayanda Mabulu utilise des images satiriques pour s’attaquer aux inégalités de la société sud-africaine. Le pouvoir, la culture et l’identité sont ainsi ses sujets de prédilection. Dans ses peintures, comme Black Man’s Cry, il juxtapose des dirigeants puissants avec des victimes de l’oppression, de la pauvreté et du racisme. L’artiste veut nous faire savoir qu’il connaît l’ennemi – les politiciens, les hommes corrompus -, et qu’il le condamne. « Ce que je fais, c’est dire, souvenez-vous, la mémoire est une arme. Que les atrocités du passé ne se répètent pas », a-t-il affirmé. 

Même si ses peintures sont considérées comme politiques par les critiques et galeristes d’art, Mabulu lui-même hésite à identifier son travail comme tel. Il est indéniable en tout cas que son art remet en question, conteste et partage un point de vue très personnel, ce qui lui a valu de nombreuses polémiques par le passé. 

Une vision propre à chaque artiste

Ainsi, chacun de ces artistes africains a son histoire à conter, et sa manière de le faire. À chacun son médium aussi, en photographie pour Nyaba Léon Ouedraogo qui dénonce la situation alarmante au Ghana, ou en peinture pour Ayanda Mabulu qui utilise la satire pour choquer. Sans oublier les broderies de Zandile Ntobela qui célèbrent l’art africain ou les installations de Barthélémy Toguo qui questionnent. Toutes leurs œuvres sont dotées d’un esthétisme unique et reflètent une exploration de notre monde et de l’Afrique, propre à la vision de chaque artiste.