Peinture onirique et cauchemardesque : le rêve dans l’art

Pablo Picasso, Le rêve, 1910

Comment représenter l’indicible ? Le rêve est-il la voie privilégiée de l’inconscient ? Le rêve est une thématique très féconde dans l’histoire de l’art. Mystérieux et insaisissable, il interroge, inquiète et fascine à la fois. Étymologiquement, rêver vient de l’ancien français « desver », signifiant « perdre la raison ». Le rêve est, en effet, un vagabondage de l’esprit sur les chemins de l’imagination. C’est dans sa représentation picturale que nous nous confrontons à notre rapport au visible et à l’invisible. La peinture onirique, cauchemardesque ou fantastique, est au cœur d’une exploration de l’invisible. Que ce soit dans une démarche religieuse ou psychique, les artistes du rêve nous invite à explorer des sujets souvent inattendus. Artsper vous invite à retracer l’histoire de ce phénomène onirique à travers cinq périodes clés.

La Renaissance et le rêve : une représentation biblique et mythologique

Aujourd’hui perçu comme représentation de l’inconscient et de la psychanalyse, le rêve est un thème qui a beaucoup évolué à travers l’histoire de l’art. Sa représentation s’est métamorphosée au fil des époques, s’accompagnant de définitions toujours plus libérées. À la Renaissance, le rêve en peinture est annonciateur : l’âme, au repos, se sépare de la matière et va à la rencontre des principes supérieurs. En effet, les artistes du 15e et 16e siècle ne peignaient pas leurs propres rêves mais s’inspiraient des récits religieux pour évoquer le songe biblique. C’était l’une des voies privilégiées pour accéder à l’au-delà et à la vérité divine. Les artistes, répondant pour la plupart aux commandes de l’Eglise, mettaient alors en scène des personnages religieux inspirés par le Nouveau Testament. 

Le songe personnel, lui, ne trouve sa légitimité que bien plus tard : le premier à peindre son rêve est Albrecht Dürer à travers son aquarelle La Vision en 1525. 

Raphaël représente parfaitement la dimension prophétique du rêve dans sa peinture onirique Le Songe de Jacob. La toile est plongée dans l’obscurité, mais l’âme de Jacob, accompagnée par les anges, semble s’élever vers les cieux. L’escalier symbolise bien l’ascension de l’esprit, le chemin pour atteindre la transcendance.

Raphael le Songe de Jacob Renaissance
Raphaël, Le Songe de Jacob, 1518

La peinture onirique des romantiques pour « recréer le monde » 

Le 18e siècle opère avec le Romantisme une transition vers l’émancipation picturale du rêve personnel. À cette période, la subjectivité devient le cœur de l’inspiration pour le créateur. Et le rêve est une source infinie pour l’exploration de soi ! Les premiers romantiques allemands désignaient même le rêve comme le « Zweite Welt », le deuxième monde. Les rêveries sont ainsi un état dans lequel l’artiste peut complètement se laisser aller pour percevoir les facettes d’un autre monde. 

Les romantiques ont expérimenté plusieurs substances pour atteindre l’état de rêve. Le peintre Eugène Delacroix par exemple participait au club des Haschischins -groupe voué à l’étude et à l’expérience de drogues,  dans lequel le docteur Moreau de Tour analysait ses rêves et ses hallucinations. Il y a donc chez les romantiques une approche au rêve très spéciale : le rêve est un échappatoire, mais aussi la révélation de ce qu’il y a de plus profond dans l’âme. 

Le cauchemar et, comme le rêve, un thème souvent abordé dans la peinture. Parfaite représentation de l’onirisme noir, l’œuvre Le Cauchemar de l’artiste britannique Johann Heinrich Füssli reprend le sujet de l’odalisque – femme nue allongée – pour évoquer les tourments de l’esprit endormi. Le clair-obscur, la contorsion du corps et les êtres fantasmagoriques dévoilent l’âme torturée de cette femme en train de rêver. Observateurs, nous sommes témoins de ce cauchemar que Füssli nous donne à voir, exaltant ce qu’il y a de plus morbide et fantastique dans le rêve. 

Fussli Le Cauchemar peinture
Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781

C’est aussi à travers la nature que le peintre romantique s’abandonne au rêve. Associée à la solitude, elle permet de fuir les turbulences de la société et de stimuler l’imagination. Dans la peinture onirique de Friedrich, Der Träumer, l’homme contemple l’horizon et semble se perdre dans son monde, une rêverie mélancolique et triste.

peinture onirique Le rêveur Friedrich
Caspar David Friedrich, Der Träumer, 1835-1840

Le Symbolisme : la peinture onirique et effrayante

Au 19e siècle, le rêve est au cœur de l’esthétique symboliste. En rupture avec une société adepte de l’idéologie scientiste, le symbolisme veut revendiquer l’invisible du songe et les mystères de l’inconscient. Les sujets et objets n’acquièrent leur signification que par leur caractère symbolique. 

Le symbolisme est né en réaction au naturalisme et au réalisme, mouvements artistiques qui ne représentent que le réel, que la chose visible. 

Odilon Redon, surnommé « Prince du rêve » par le critique d’art Thadée Natanson, est une figure de proue du symbolisme. Artiste, rêveur, poète, il est passionné par les sensations et les tourments de l’être humain. Ses œuvres sont très personnelles et libres. Ses lithographies créées entre 1879 et 1899 intitulées les Noirs dévoilent un monde angoissant où des figures hybrides semblent tout droit sorties de cauchemars : une araignée au visage humain, un œil volant, des chimères effrayantes ou encore une fleur personnifiée. 

Odilon Redon, La Vision, 1980-1900 et L’Araignée qui pleure, 1881

Début 1900, Odilon Redon sort de sa nuit mélancolique et s’ouvre à la lumière. Ses œuvres, désormais douces et colorées, marquent une sérénité nouvelle. L’artiste renouvelle son sujet onirique en peignant des formes vaporeuses et des visages d’un calme surprenant.

Odilon Redon, La Cellule d’Or, 1893 et Le Rêve, 1905

Le Surréalisme ou l’apogée du rêve et de l’inconscient

Le rêve permet-il d’accéder à la réalité absolue ? Telle est la question que pose André Breton, précurseur du surréalisme. Pour lui, l’essence même du mouvement est de réunir le réel et l’imaginaire. De ce fait, les plus grands peintres du rêve sont aussi surréalistes : Salvador Dali, René Magritte, Max Ernst, Joan Mirò, Paul Klee, Giorgio de Chirico. Ils apprivoisent tous, à leur manière, le langage du rêve, comme une expérience à mi-chemin entre visible et invisible. Rêve et surréalisme sont donc indissociables, et c’est bien pour ça que nous assimilons spontanément le rêve au courant surréaliste. 

Si Man Ray est principalement connu pour ses photographies surréalistes, ses illustrations pour le recueil Les Mains Libres en collaboration avec Paul Eluard n’ont rien à leur envier. On retrouve l’univers onirique dans bon nombre de ses dessins, ainsi que le déclare Man Ray : « Le matin quand je me réveille, si je fais un rêve, je le dessine tout de suite. Beaucoup des dessins des Mains Libres sont des dessins de rêves. »

Dans Le pont brisé, les jambes de la femme nue et allongée sont pliées, tel un prolongement du pont détruit. Son visage rêveur et sa longue chevelure se reflètent dans l’eau du Rhône, nourrissant l’imagination du spectateur. 

Man Ray Le pont brisé illustration
 Man Ray, Le Pont brisé (Le Pont d’Avignon), 1937

Le tournant, autre illustration réalisée par Man Ray, est une métaphore des représentations inépuisables que peut susciter un songe. Le virage brut cache ce qui attend le voyageur. D’ailleurs, à qui appartient la main disproportionnée ? La démarche surréaliste rejette la finalité et l’utile au profit de l’imaginaire et de l’indicible.

Man Ray Le tournant illustration
Man Ray, Le tournant, 1936

L’art contemporain : la pluralité des représentations oniriques

Si le rêve est un thème qui s’est réinventé au fil des époques, ils sont encore nombreux sur la scène contemporaine à mettre en valeur ce phénomène onirique. Les représentations du rêve sont donc plurielles et les artistes n’hésitent pas à s’inspirer de tous les mouvements passés. Le rêve dans l’art contemporain s’émancipe et se dévoile sous toutes ses formes : installation, performance, objets détournés, photographies…

À travers l’objectif de Julie Lagier, les objets et les figures féminines prennent une dimension surréelle. Elle s’inspire de ses rêves pour les réinterpréter et donner à voir cette matière vaporeuse et insaisissable. À la lumière du surréalisme, ses photographies sont joyeusement détournées, tombant parfois dans le non-sens, pour un œil extérieur.

Photographie onirique Julie Lagier
Julie Lagier, La sortie, 2019
Peinture onirique Gabrielle Rul
Gabrielle Rul, En passant, 2020

Les esquisses délicates de Gabrielle Rul déploient elles un imaginaire poétique et authentique.

Le rêve, infinies réminiscences dans l’art

Peinture onirique Marc Chagall Le paysage bleu
Marc Chagall, Le Paysage bleu, 1949

Représentation de l’au-delà ou de l’inconscient, invitation à l’imaginaire et à la création de notre propre monde, le rêve évoque toujours quelque chose en nous. Il associe à la fois le rêve personnel et intime, le fantastique ou le cauchemardesque, mais également le songe prophétique et divin. La peinture onirique recompose le monde et éveille en nous de multiples interprétations de ce qui nous entoure. Ainsi les artistes, contemporains ou non, n’ont pas fini de nous étonner avec leurs œuvres d’art explorant le rêve. 

Et vous ? Comment représenteriez-vous vos rêves, dans votre propre langage artistique ? 

Vous devriez aimer