Art et environnement : l’émergence d’un art écologique

Nils Udo, Ipomeas sur l’eau, 1990

Depuis toujours, la nature est pour les artistes une source d’inspiration. Elle est représentée sous toutes ses formes : champêtre et historique chez les classiques, puis grandiose et sauvage chez les romantiques ou encore sensible et poétique chez les impressionnistes. Mais ce n’est que bien plus tard que l’artiste prend conscience de la fragilité de l’environnement. L’art devient alors le support privilégié pour en témoigner. Le paysage dépasse sa dimension esthétique, devenant le cœur d’une revendication politique. La dégradation de la nature a, en effet, profondément modifié la relation entre l’artiste et le paysage. De cette réflexion naissent l’art environnemental, puis l’art écologique, qui prône un retour à la nature et milite contre l’altération de la nature. Artsper vous propose de découvrir comment l’art s’est initié au cours du 20ème siècle à un combat écologique et environnemental.

La méthode in situ : considérer l’œuvre dans son environnement

C’est dans les années 1969 et 1970, aux États-Unis, que les pratiques artistiques vont être bouleversées. De nombreux artistes commencent à remettre en cause les lieux traditionnels que sont les galeries, musées ou ateliers. Semblables aux impressionnistes à leur époque – qui quittèrent leurs ateliers pour peindre en extérieur -, les artistes américains délaissent les galeries en faveur de grands espaces, isolés et naturels. Une transition s’opère, l’abandon des endroits clos est synonyme de liberté retrouvée.

L’émergence de l’art in situ marque un véritable tournant. Désormais, l’œuvre d’art n’est plus autonome. Au contraire, elle naît de l’espace dans lequel elle s’inscrit. Ainsi, on ne peut la comprendre sans considérer son lieu de présentation. L’environnement, unique, joue un rôle actif pour l’œuvre in situ, souvent présentée sous forme d’installation.

Le land art : la naissance d’une démarche environnementale

L’art in situ est le processus privilégié du land art, mouvement qui tente de réaliser directement l’œuvre dans le milieu naturel. Le paysage, la nature et les éléments naturels deviennent la matière même de leurs productions. Les œuvres sont constituées de matériaux naturels, tels que de la roche, de la terre, du sable. Elles doivent alors être considérées comme une véritable expérience du monde réel et non plus comme une valeur marchande.

Robert Smithson, théoricien et figure emblématique du land art, nous en offre un bel exemple à travers Spiral Jetty.

Walter De Maria, The Lightning Field, 1977

The Lightening Field, que l’on peut traduire par « champs de foudre », de l’artiste Walter De Maria est une autre œuvre très connue de ce mouvement. Il s’agit d’une installation permanente de 400 poteaux en acier. Répartis sur un kilomètre, ils se trouvent dans une plaine désertique à Quemado, au Nouveau-Mexique. Cette œuvre, achevée en 1977 est destinée à attirer la foudre. Symbole du land art, The Lightening Field se vit comme une véritable expérience. Les visiteurs, au nombre de 6 par sessions, séjournent dans un cabanon à côté du champ pour attendre impatiemment la tombée de la nuit et les éclairs. Si l’œuvre est permanente, l’expérience est toujours variable. Le visiteur ne peut comprendre l’ampleur de l’installation que si la magie opère et que la foudre frappe les poteaux, par chance !

Walter De Maria, « The Lightning Field, » 1977.
Photo: John Cliett © Dia Art Foundation.

L’œuvre d’art se trouve en extérieur car l’environnement joue un rôle primordial, voire plus important que les poteaux eux-mêmes. Dans cette installation, le champ est bien plus qu’un simple cadre, mais un élément déterminant pour prendre conscience de l’importance du l’environnement.

Par conséquent, cette œuvre d’art rappelle à l’homme que la beauté de la nature, tel un orage qui surgit en un instant, est éphémère.

Michael Heizer, Double Negative, 1969

En 1969, Michael Heizer, artiste sculpteur d’origine new-yorkaise, achète un terrain désertique dans le Nevada. Il déplace ensuite 240 000 tonnes de roches pour réaliser son œuvre Double Negative. Cette sculpture est une longue tranchée dans la terre, profonde de 15 mètres. Le titre de l’œuvre « Double » fait référence à la fois au canyon artificiel et naturel.

Michael Heizer land art écologie environnement
Michael Heizer, Double Negative, 1969
© Serge Paul, 2003

Le land art, un art écologique ?

Souvent, le land art est assimilé à un art écologique. Est-ce vraiment le cas ? Certains artistes comme Nancy Holt affirmait que le land art était, dans son essence même, écologique car il permettait de se reconnecter avec la terre et l’environnement. D’autres, comme Robert Morris, pensaient que ces artistes étaient corrompus par des enjeux économiques.

D’autant plus que les installations des artistes transforment parfois radicalement les paysages et avec violence. C’est pourquoi certains artistes voient le land art comme « anti-écologique » parce que trop brutal et non respectueux pour la nature. En effet, on imagine sans problème les bulldozers de Michael Heizer entaillant les sols vierges des déserts américains, sans scrupule…

Le land art s’assimile donc plus à un art environnemental – simple dialogue avec l’environnement sans forcément chercher à le restaurer -, qu’un art écologique. Ainsi, l’environnement est pour les artistes du land art un matériau privilégié pour créer. C’est une sorte de retour à la nature, mais il n’est absolument pas un support de revendication écologique, en tout cas pas de façon générale.

Réhabiliter les espaces pollués grâce au Reclamation Art

Associé au land art, le reclamation art, aussi appelé ecovention, concerne l’art de la réhabilitation d’espaces pollués ou de zones industrielles abandonnées. À l’inverse du land art, les œuvres de ce mouvement participent à la réhabilitation écologique et aident également à la reconstruction du lien entre les hommes et leur environnement naturel.

À New-York

Alan Sonfist lança en 1965 un projet de reforestation dans un milieu urbain de Manhattan. Son œuvre Time Landscape, aboutit en 1978, est la première forêt urbaine à New-York. La principale volonté de Sonfist était de réhabiliter ce terrain pour retrouver son aspect originel, avant la colonisation et l’urbanisation. La juxtaposition de la forêt au milieu urbain incarne la conscience environnementale de l’artiste. Son œuvre s’initie parfaitement dans le courant du reclamation art et de l’art écologique.

Alain Sonfist Reclamation art écologie environnement
Alan Sonfist, Time Landscape, 1978
© the author for Hyperallergic

À Dallas

En 1985, l’artiste Patricia Johanson est chargée de réhabiliter un plan d’eau artificiel pollué dans la ville de Dallas. Son art poursuit alors deux objectifs : reconstruire le lien entre l’homme et son environnement naturel et rendre à nouveau le site écologiquement viable. Plus qu’une réhabilitation, c’est une véritable œuvre d’art que concrétise Johanson. Les sculptures en terre rouge servent à attirer les passants, mais également à créer des micro-habitats pour les petits animaux et les plantes. Ces sculptures se transforment aussi en chemin sur l’eau, permettant ainsi aux passants d’observer la faune et la flore.

Patricia Johanson, Leonhardt Lagoon, 1985
©
Patricia Johanson

Cette œuvre d’art intitulée Leonhardt Lagoon est l’aboutissement de vraies recherches. Elle est la parfaite synthèse d’une réflexion esthétique sur les sculptures monumentales et d’études scientifiques pour la réhabilitation d’un écosystème sain et durable. Franc succès, cette œuvre permet à la faune et la flore de reprendre vie tout en attirant les curieux.

Autre réalisation majeure du reclamation art : Tree Mountain, A Living Time Capsule, de l’artiste Agnès Dénes qui travaille sur les questions environnementales. En effet, ses installations explorent les interactions entre l’homme et la nature. L’artiste a créé une petite montagne et, avec l’aide de 11 000 personnes, a planté 11 000 pins afin de récupérer les terres qui avaient été détruites par l’extraction intensive des ressources. Contribution de la Finlande pour atténuer le stress écologique, ce projet est amorcé à l’occasion du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro, le 5 juin 1992.

Agnes Denes Tree Moutain Land Art ecologie environnement
Agnès Dénes, Tree Mountain, A Living Time Capsule, 1992
© The Shed
Agnes Denes Tree Mountain Land Art écologie environnement
Agnès Dénes, Tree Mountain, A Living Time Capsule, 1992
© The Shed

Tree Mountain est la plus grande œuvre d’art de portée internationale, d’une durée indéterminée avec un but beaucoup plus noble que celui de célébrer l’ego humain ! Plus qu’une œuvre d’art, ce projet est un héritage pour les générations futures. C’est véritablement dans le reclamation art que l’art écologique prend toute son ampleur.

Recycled Art et le Snow Art : au cœur de l’art écologique

Sécheresse, déforestation, montée des eaux, incendie… Notre planète est plus que jamais en proie à ces fléaux. Et les artistes contemporains sont nombreux à essayer de sensibiliser le public aux défis environnementaux. Quoi de mieux que l’art, langage universel, pour évoquer ce sujet ?

Impossible de ne pas évoquer l’artiste mondialement connu Olafur Eliasson. Il est le maître des installations expérimentales qui s’inspirent de phénomènes naturels, notamment avec The Weather Project.

Dans un autre style, Vik Muniz est célèbre pour réutiliser les déchets et du papier recyclé pour créer ses œuvres. Papiers, mégots, magnets, jouets… N’importe quel objet peut devenir un médium sophistiqué entre les mains de Muniz. En effet, beaucoup d’artistes s’intéressent au recyclage d’objets pour créer des œuvres d’art.

Vik Muniz, Fragment in Four Dimensions (Blue and Green), 2017 et Five Rips, 2018

Citons encore Guerra De La Paz, collectif de deux artistes cubains – Alain Guerra et Neraldo de la Paz – qui utilise également des matériaux recyclés pour leurs sculptures. Leurs œuvres illustrent de façon assez saisissante le gaspillage de notre société de consommation dans l’industrie de la mode. Une façon très artistique et saisissante de faire passer le message !

Guerra de la paz recyclage art écologique
Guerra De La Paz, Oasis, 2016

D’autres, comme Simon Beck, trouvent une autre façon de sensibiliser à l’écologie. Cartographe et dessinateur britannique, il invente le Snow Art au début des années 2000. Muni de raquettes, il dessine des formes dans la neige et les filme avec un drone. Sa démarche artistique alerte sur la fragilité de l’environnement afin de provoquer une prise de conscience. Cependant, il a été contraint d’interrompre certaines de ses œuvres à cause d’avalanches ou de mauvaises conditions météorologiques.

Land Art Simon Beck Snowart
Simon Beck, Les Arcs © Simon Beck

L’art écologique, omniprésent dans notre époque

Tero Repo, Iceberg, 2012

Le land art a été le premier courant artistique à témoigner de la fragilité de la nature, mais le reclamation art a été le premier à être qualifié d’art écologique. En effet, les artistes parcourent les déserts et les montagnes à la recherche d’espaces isolés. Parfois, ils réhabilitent des sites pollués, d’autres entaillent le paysage en déplaçant des rochers. Même si la cause écologique ne va pas de soi pour tous les artistes du land art, toutes ces démarches ont le point commun d’investir des espaces naturels pour leur donner un sens.

Aujourd’hui, les approches environnementales existent sous des formes multiples. De la sensibilisation à l’action militante, les revendications écologiques sont omniprésentes dans les foires et expositions. En somme, les artistes essayent, à travers leur art, de sensibiliser le public pour créer un monde meilleur, en harmonie avec son environnement…

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