VISIONS DE FEMMES


« (…) à travers les âges, l’un des sexes a été, de façon constante, regardé, dessiné, sculpté, vénéré, approprié, violé, voilé, excisé, prostitué, adoré, redouté, craint, détesté, voué aux gémonies, et porté aux nues par l’autre. La femme par l’homme. » Nancy Huston, Reflet dans un œil d’homme.

Durant des années, la femme ne trouve pas sa place en tant qu’artiste. Omniprésente dans les représentations de l’art, elle prend la forme que l’homme lui donne : Marie la mère, Madeleine la putain, Vénus la déesse, la courtisane anonyme et d’autres encore. La beauté de la femme est représentée dans le reflet de l’œil de l’homme. Aujourd’hui, les femmes reprennent peu à peu du terrain et, pour la première fois, on peut voir se former une véritable pensée, une voix portée par des artistes contemporaines.

A travers cinq œuvres d’artistes féminines contemporaines, nous allons analyser le message, la représentation d’une femme par une femme, comment elle se voit, comment elle appréhende son corps ou le déteste. Ces visions de femme seront accompagnées d’extrait de l’ouvrage « Reflet dans un œil d’homme » de Nancy Huston.

 

1) « Pour la pornographie comme pour l’industrie de la beauté, les chiffres laissent sans voix. En ce moment il existe plus de 4 millions de sites web pornographiques, comportant plus de 400 millions de pages (dont plus de la moitié américaine); l’âge moyen du premier contact avec la pornographie est de onze ans; 90% des enfants entre huit et seize ans ont vu de la pornographie en ligne en faisant leurs devoirs; 40 millions d’adultes états-uniens regardent régulièrement de la pornographie sur internet. Entre 1992 et 2006 les bénéfices tirés de la vente de videos pornos aus USA sont passés de 1,60 à 3,62 milliards de dollars. Les revenus annuels de l’industrie pornographique sont supérieurs à ceux, cumulés, de Microsoft, Google, Amazon, eBay, Yahoo! Apple, Netflix et EarthLink. » Nancy Huston

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Marlène Dumas, Fingers, 1999

L’huile sur toile de Marlène Dumas, Fingers aborde le thème du corps de la femme érotisé. Dumas va encore plus loin, car elle évoque ici la mise en scène pornographique du corps nu féminin. Cette désarticulation forcée reproduit et imite les poses vues dans les images pornographiques. Le corps de la femme ne lui appartient plus, elle est l’objet mis sur terre pour plaire à l’homme et seulement à l’homme. La fille s’oublie, on ressent cette désincarnation : un corps vide que la femme a quitté pour obéir à l’homme et la société.

2) « Le fait d’avoir été dominé par une femelle dans les premières années de la vie peut être vécu par le mâle comme une humiliation. Au sortir d’une enfance vécue sous l’autorité d’une femme, l’homme regarde le corps féminin avec ambivalence, en le désirant et en le redoutant, en le jalousant et en le détestant. »

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Nan Goldin, All by myself, 1995

 Ici la photographe Nan Goldin nous fait pénétrer dans une intimité glaciale et effrayante d’une femme battue. Cette photographie est d’autant plus bouleversante quand on sait que la photographe elle-même s’est prise en photo après avoir subit les coups de son compagnon. La distance que l’on peut ressentir d’habitude en voyant une personne anonyme n’existe plus. La femme brisée en face de nous est l’auteur de cette image, elle a un nom et elle existe.

2) « En d’autres termes, les femmes se servent des avantages de leur subjectivité accrue non seulement pour asseoir leur indépendance économique et affective, mais pour s’objectiver plus que jamais auparavant. Plus elles gagnent de l’argent, plus elles en dépensent pour leur beauté : en 2009, interrogées sur leurs priorités, une majorité d’adolescentes britanniques disent dépenser deux fois plus pour leur apparence que pour leurs études. « D’un côté, dit Gilles Lipovetsky, le corps féminin s’est largement émancipé de ses anciennes servitudes, qu’elles soient sexuelles, procréatrices ou vestimentaires ; de l’autre, le voilà soumis à des contraintes esthétiques plus régulières, plus impératives, plus anxiogènes qu’autrefois. En effet, c’est une femme plus sujet qui, seule, peut se rendre plus objet ; jamais les hommes dominants n’auraient pu obtenir un tel résultat massif. » 

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Jenny Saville, Plan, 1993

Jenny Saville dans Plan 1993 représente le corps d’une femme en surpoids avant une opération de liposuccion. Les lignes tracées sur sa peau dessinent ce corps devenu un morceau de viande qui va être découpé, charcuté et dénaturé. Cette toile comme un Rubens qui aurait mal tourné offre une vision difficile à regarder. En voyant la chair de cette obésité presque surnaturelle et la topographie de la chirurgie que ce corps s’apprête à recevoir, le spectateur ressent un malaise presque physique face à ce portrait morbide.

 

4) « Les hommes regardent les femmes. Les femmes se regardent en train d’être regardées. Cela détermine non seulement la plupart des rapports entre hommes et femmes, mais aussi le rapport des femmes à elles-mêmes. L’observateur à l’intérieur de la femme est masculin, l’observée féminine. Ainsi la femme se transforme-t-elle en objet – et plus particulièrement en objet visuel, c’est à dire en image. »

Barbara KRUGER, Untitled (your body is a battleground), 1989

Barbara Kruger, Your body is a battleground, 1989

 Barbara Kruger à travers une méthode de composition très claire et directe presque de publicité évoque la question du statut du corps féminin et son aliénation. Aliénation dû à un monde qui pousse les femmes à se regarder qu’à travers l’œil de l’homme et les femmes à se scruter entre elles à travers le prisme de l’homme. Une société où le corps de la femme est une arme mais une arme dangereuse où la femme se perdra peut être faute de ne plus savoir comment s’en servir car l’homme et la société ont pris le contrôle de ce corps. Le corps de la femme lui échappe, comment un atout peut-il avoir autant de pouvoir et à la fois être le témoin de l’inégalité entre les hommes et les femmes.

 5) « Avec l’avènement de la photographie, ce corps est matérialisé. Ayant capté un instant la lumière réelle d’une femme vivante, on en fait des images qui, au lieu de représenter son corps, le présentent. Celles-ci peuvent être reproduites indéfiniment à l’identique et circuler dans le monde entier. Soudain et pour la première fois dans l’histoire humaine, les femmes se voient partout confrontées et comparées à des effigies de femmes réelles. »

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Cindy Sherman, Untitled Film Still #13, 1978

Dans Untitled Film Still #13 Cindy Sherman utilise sa propre image pour suggérer un personnage, une actrice des années 60, une image prototype de la femme. L’artiste a appris à décerner les clichés des médias et de la représentation de la femme et se les ai approprié d’une manière satirique et ironique. Elle renvoie le spectateur à l’hypocrisie et l’artificialité du portrait féminin, de la femme effigie.

 « Comme votre physique n’est pas le même que celui de l’homme, votre métaphysique n’est pas non plus la même. Vous vous posez mille questions. Suis-je mon corps, oui ou non ? Et… quel corps suis-je au juste, lequel parmi mes différents corps ? Et pour combien de temps ? Que désire l’homme, quand il dit me désirer ? Qu’aime-t-il, quand il dit m’aimer ? Oui : la beauté peut vous sécuriser, vous donner confiance en vous, mais elle peut aussi vous insécuriser, car la question que la beauté finit par vous poser est celle de l’amour. »

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