L’HUMOUR DANS L’ART CONTEMPORAIN

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Traditionnellement, on serait tenté de penser que l’art est une affaire sérieuse et que l’humour n’y a pas part. Ou alors on a tendance à établir une gradation mentale plus ou moins consciente : l’art humoristique serait en quelque sorte moins digne que l’art dit « sérieux ». Pourtant il est incontestable que les œuvres à caractère dérisoire envahissent le champ de la création artistique : mots d’esprit en tous genres, pieds de nez au spectateur et compilations d’objets incongrus pullulent dans les foires aujourd’hui. On peut d’ailleurs se demander si ce phénomène n’est pas une des causes de la rupture actuelle entre l’art contemporain et son public. A trop voir de « blagues » dans les vitrines des galeries, on se demande si l’art d’aujourd’hui n’est pas une farce dont la première victime serait le spectateur.

Artsper revient sur l’émergence de l’humour dans la création du XXème siècle et fait le point sur sa place dans le monde de l’art contemporain aujourd’hui.

En préambule, on se demandera ce qu’est, au fond, l’humour… Il semble que si on le définit bien souvent comme « ce qui fait rire », son objet même varie énormément et on ne rit pas tous des mêmes choses, peu s’en faut. L’humour s’appuie fondamentalement sur un décalage, sur une mise à distance des codes et des conventions établis et des pensées reçues. En ce sens, il est toujours transgressif. Pas étonnant donc qu’il abonde dans l’art actuel où la transgression règne en maitre.

 

{1. DADAISME ET READY-MADE}

LHOOQ, 1919

L.H.O.O.Q, Marcel Duchamp,1919

Le tournant de la place de l’humour dans l’art remonte au début du XXème siècle avec des mouvements comme le dadaïsme et l’apparition du ready-made.

Qu’est-ce que le dadaïsme ? Un mouvement artistique, intellectuel et littéraire né dans le contexte chaotique de la Première Guerre Mondiale et qui se caractérise par la rupture avec les convenances par le biais de l’humour, de l’irrévérence et de la dérision. L’humour est au fondement même de ce mouvement comme l’indique le mot « dada », qui ne veut rien dire, si ce n’est un pied de nez à la l’absurdité et à la gravité de la guerre. Le mot d’ordre du dadaïsme est la liberté et la spontanéité créative. En termes de créations artistiques cela se traduit par des mots d’esprit, des jeux de mots, des ready-made ou encore des performances artistiques explorant la part du hasard dans la création.

En effet, Marcel Duchamp adhère très tôt au mouvement et la révolution de son urinoir retourné s’insère dans le mouvement contestataire du dadaïsme. Qu’est-ce que le ready-made si ce n’est un tour joué au spectateur en lui présentant un objet quotidien détourné de sa fonction habituelle et appelé œuvre d’art ?

 

{2. SURRÉALISME}

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La reproduction interdite, René Magritte, 1937

Dans la foulée du dadaïsme, le surréalisme reprend l’attitude dérisoire et légère de celui-ci et le transporte sur le terrain du rêve et de l’irrationnel. Le surréalisme, qui puise ses préceptes de la psychanalyse, met à l’honneur la libération du désir grâce à des techniques visant à reproduire les mécanismes du rêve en réduisant le rôle de la conscience et de la volonté.

La rencontre d’éléments disparates et incongrus en est donc souvent l’élément distinctif. Ce sont d’ailleurs les surréalistes qui ont inventé le fameux jeu du « cadavre exquis », consistant en une création (verbale ou visuelle) collaborative où chacun des participants ignore ce qu’ont font les autres, ce qui conduit souvent à des œuvres au caractère absurde et humoristique.

L’humour est ainsi au cœur de ces deux mouvements. Il s’agit d’un humour léger jouant sur les associations absurdes et incongrues et qui dénote d’un état d’esprit jovial en réaction à la pesanteur des années de guerre.

{3. L’HUMOUR CONTESTATAIRE CONTEMPORAIN}

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« La Nona ora », Maurizio Cattelan, 1999

La particularité de l’humour que l’on rencontre aujourd’hui dans les œuvres d’art contemporaines est son aspect grinçant. A côté de l’humour joueur et taquin que dénotait l’esprit dada, de plus en plus d’artistes utilisent le ressort de l’humour noir et de l’ironie comme arme de contestation, le plus souvent sociétale et politique.

Aujourd’hui les artistes contemporains se donnent en partie comme tâche de dénoncer les valeurs de la société et ses institutions : critique de la société de consommation, du gaspillage, de l’inégalité des richesses ou encore enjeux écologiques sont des sujets récurrents.

Quelques artistes en sont les chantres incontestés à commencer par le célèbre artiste Maurizzio Cattelan dont les œuvres sont toutes à la fois paradoxales, provocatrices, noires et humoristiques.

Son œuvre intitulée « La Nona Ora » est une sculpture hyperréaliste de Jean Paul II sur lequel vient de s’abattre un météorite. Ici, remise en cause humoristique de l’institution papale, et provocation de par la mise en scène même d’un accident portant atteinte à une figure aussi populaire et adulée que Jean Paul II.

L’humour de Maurizzio Cattelan n’a plus rien à voir avec le libre jeu des facultés mentales des dadas ou des surréalistes, c’est un humour corrosif et grinçant qui cherche à mettre à mal les structures de la société et qui vient d’une attitude quelque peu désillusionnée sur le monde. L’artiste dit lui-même : « Je n’ai jamais rien fait de plus provocateur ni de plus impitoyable que ce que je vois tous les jours autour de moi. Au regard de l’actualité, mes œuvres ne sont pas cyniques. Elles sont seulement assez fortes pour réveiller le public.».

Dans la même veine, on citera également les œuvres d’Eugenio Merino qui n’hésite pas à représenter Oussama Ben Laden habillé comme John Travolta dans la « Fièvre du Samedi Soir » ou des punshing ball à l’effigie de Georges Bush.

 

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Napalm, Banksy, 1994

Le stree artiste Banksy , avec des œuvres tout à fait différentes, se situe dans une veine humoristique cependant similaire. Ici encore, l’humour noir et l’ironie sont les armes de la contestation politique : contestation de l’économie capitaliste, des gouvernements et de l’autorité en général, de l’armée ou encore des conventions sociales.

Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que les pays aux gouvernements répressifs donnent naissance à des artistes utilisant l’humour pour montrer les paradoxes de la société, tels Yue Minjun et ses œuvres burlesques dans lesquelles le rire grinçant est portée à son paroxysme : quand la critique frontale du régime est censurée, il ne reste que l’humour pour comme arme de subversion.

 

Au final, l’humour et l’art se déploient tous les deux dans l’espace de l’illusion, du décalage par rapport à la réalité. Et c’est en cela qu’ils possèdent la capacité de faire relativiser, prendre de la distance ou prendre conscience de choses qui nous sont sans cela trop proches ou familières.

Il y a des degrés et des types d’humour bien différents dans la création contemporaine actuelle : l’humour badin tendant à remettre en cause les codes et l’institution de l’art lui-même, et l’humour plutôt cynique tourné vers une critique socio-politique. Dans l’un et l’autre cas –il en existe une infinité de nuances- l’humour est loin de donner à l’art le caractère léger ou dérisoire d’une bagatelle.

En réalité, et nous nous référerons ici à la psychanalyse freudienne, l’humour, qui naît de la capacité du jeu, permet de faire coexister le principe de plaisir et le principe de réalité. Il a une aptitude unificatrice et conciliatrice des opposés. Le ressenti de légèreté face à la gravité de la réalité extérieure nous permet de mettre à distance nos peurs. Ainsi, l’humour fonctionne comme une défense contre la honte, la dépression, le mécontentement, le dégoût, le désespoir.

En somme la valeur de l’humour et du rire est très proche de l’effet escompté de l’art en général : créer une rupture avec la réalité extérieure, et nous aider à vivre en sublimant les calamités du monde qui nous entoure.

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