LE SCANDALE: MACHINE A SUCCES DE L’ART CONTEMPORAIN?

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“Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un courant se détruise de lui-même, détruise en particulier sa force subversive, par le fait même qu’il réussit et qu’il devient universel”,  énonce Pierre Bourdieu dans ses cours consacrés au peintre français Edouard Manet (Manet, une révolution symbolique, Seuil, 2013).

{Récemment, on entend de plus en plus parler de ces œuvres d’art contemporain qui font « scandale ». Ces scandales déchaînant un suivi médiatique sans pareil sur l’artiste et son œuvre, une hausse du prix de vente des œuvres de l’artiste aux enchères s’ensuit généralement sans faillir.

Alors, le scandale : machine à succès de l’art contemporain ou simple abus d’une société hyper médiatisée et friande de nouvelles choses à se mettre sous la dent ? Nous vous avons réuni ci-dessous huit affaires plus ou moins récentes poussant la provocation à l’extrême.}

 

{Déjeuner sur l’herbe, Edouard Manet, 1863}

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Tout d’abord, un peu d’histoire. Outré du snobisme des critiques parisiens face à ses tableaux jugés vulgaires représentant la campagne et ses habitants, Manet décide de se venger et peint « Le déjeuner sur l’herbe » destiné à être exposé au Salon en 1863. Evidemment, il se retrouve au salon des refusés plutôt qu’au salon des officiels. Et ce pour la simple et bonne raison que Manet a osé montrer de jeunes citadines, sans doute parisiennes, en tenue d’Eve, batifolant sur l’herbe avec de nobles messieurs. Quel scandale. Le résultat : la rumeur se répand et attire une foule de plus en plus nombreuse se bidonnant devant son tableau durant toute la durée du Salon.

 

{Fontaine, Marcel Duchamp, 1917}

duchamp

Symbole même de la subversion avant-gardiste, Fontaine est sans doute l’œuvre la plus connue de Marcel Duchamp, inventeur du concept des « ready-made ». Cette œuvre a une histoire des plus particulières, qui reflète bien l’esprit de rébellion qui animait l’artiste, et son sens, très précoce, du marketing viral. A l’origine il achète cet objet, un urinoir ordinaire, pour l’envoyer au comité de sélection d’une exposition dont les organisateurs s’engagent à exposer n’importe quelle œuvre dès lors que l’auteur participe aux frais. Sur le papier, cet urinoir a tout l’air d’une œuvre d’art : il lui donne le joli titre de Fontaine, la signe Richard Mutt (parodie du nom du propriétaire d’une célèbre fabrique d’équipements utilitaires). Devant le refus du comité organisateur, dont il fait pourtant partie, Duchamp demande à l’un de ses amis, riche collectionneur de réclamer la Fontaine de Richard Mutt. L’œuvre n’étant pas exposée, ce dernier provoque alors un scandale, déclarant qu’il voulait même l’acheter. Peu à peu, grâce aux nombreux articles publiés par Duchamp lui-même sous le titre « L’affaire Richard Mutt », l’histoire de la Fontaine prend de l’ampleur et devient cette « légende » que l’on connaît aujourd’hui.

 

{Le pro du scandale : Paul McCarthy et son plug anal}

People walk near US artist Paul McCarthy's 'Tree' creation which is displayed on the Place Vendome in Paris

2014 a eu son maître incontesté du scandale : Paul McCarthy et son Tree de 24 m de haut qui orne la place Vendôme, summum du chic parisien. La ressemblance incontestable (et incontestée par l’auteur) de l’œuvre avec un plug anal défraie la chronique nationale et internationale. Et pour cause, la chronologie de l’affaire est assez explicite : Jeudi 16 octobre 11h30 :l’œuvre est dressée sur la place Vendôme. Jeudi 16 octobre 14h : l’artiste se fait agresser par un passant l’accusant de sacrilège. Les réseaux sociaux s’enflamment dans la foulée et dans la nuit du vendredi au samedi, des inconnus s’attaquent à l’œuvre, qui est retirée dès le lendemain. Comparée à ça, son usine à Père Noëls en chocolat installée à la Monnaie de Paris, Chocolate Factory, serait presque passée inaperçue.

 

{Jeff Koons à Versailles, choc des cultures}

koons versailles

En 2008, Jeff Koons n’était déjà plus un inconnu du grand public. Non seulement certaines de ses œuvres se vendaient pour 25 millions de $ aux enchères, mais en plus il a été le premier artiste contemporain à s’exposer à Versailles. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce choc des cultures a déclenché la polémique ! Pétitions, manifestations, protestations du public,… cette exposition n’avait pourtant rien de sauvage : programmée à l’initiative de la direction, approuvée par le gouvernement, tout ce qu’il y a de plus officiel. Malgré un taux de fréquentation difficile à juger du fait que l’entrée de l’exposition soit incluse dans le billet d’entrée général, on se doute que l’exposition a pu encourager les parisiens blasés par Versailles à y retourner. En 2010, le château du Roi-Soleil a remis ça en invitant l’artiste japonais Takashi Murakami à exposer entre ses murs. Rebelote, scandale et polémique font les choux gras des journaux nationaux.

 

{Wim Delvoye, le « suppôt de l’art contemporain »}

delvoye

Véritable professionnel de la provocation, Wim Delvoye était entré dans la sphère de l’art contemporain en 2000 avec Cloaqua, une machine à excréments qui produisait des étrons à la minute. Commentaire de l’artiste : « La scatologie c’est le summum de la démocratie égalitaire. », pourquoi pas. En 2012, ce maître de la provocation est invité à exposer au Louvre. Sous couvert d’une exposition très « jolie » admirée par la critique et les spectateurs, bien loin de ce à quoi nous avait habitué l’artiste, Wim Delvoye a tout de même réussi à introduire deux véritables bombes dans ce sanctuaire de l’art à la française. Une de ses spécialités, c’est le tatouage : en Chine il a même un atelier où il élève des cochons, qu’il tatoue et dont il met la peau en vente en tant qu’œuvre d’art. Si l’œuvre se vend, la suite est d’une simplicité chirurgicale : il tue le cochon, le dépece, tanne la peau et l’envoie à l’acheteur. Même si ça a de quoi soulever les foudres de BB, il n’y a pas non plus matière à scandale. Wim Delvoye a cependant introduit au Louvre la version humaine de ses cochons. Son œuvre s’appelle Tim : Tim Steiner, suisse de 36 ans, passant sa vie entre Zurich et Londres, a été tatoué des pieds à la tête par Wim Delvoye, qui a signé son œuvre en bas de la fesse droite. Ce que vous ne savez pas, c’est que Tim a en fait vendu sa peau à l’artiste, et le contrat signé stipule que Tim doit se rendre disponible plusieurs jours par an pour s’exhiber, d’où sa présence au Louvre en 2012. A sa mort, Tim sera dépecé, sa peau tannée et vendue aux enchères. Une « œuvre » aux limites de l’humanisme exposée aux pays des droits de l’homme, pourquoi pas ? Deuxième bombe : la sculpture éponyme de l’exposition, sorte de grande flèche néogothique en acier torsadé, placée au sein de la pyramide du Louvre, et très subtilement baptisée Suppo. Delvoye avait initialement pensé à un autre nom pour cette œuvre Doner Kebab, finalement refusé par le Louvre, au profit de Suppo, plus politiquement correct. Comme quoi, ce qui fait le plus scandale au XXIème siècle, c’est bien tout ce qui touche à la religion.

 

{Piss Christ (Immersion), Andres Serrano}

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En termes de provocation, de religion et de scatologie, voici ce que l’art contemporain a fait de mieux : l’œuvre Piss Christ est une photo grand format d’un Christ immergé dans un bain d’urine. Elle a été exposée à la collection Lambert à Avignon en 2011 et a essuyé les critiques de nombreux catholiques traditionnalistes jugeant l’œuvre offensante. Après des manifestations quotidiennes, des demandes répétées et agressives de fermeture de l’exposition et de retrait de l’affiche et une pétition avec plus de 70 000 signatures, l’œuvre a été vandalisée à coups de marteaux, de pics à glace et de tournevis. Même si l’attaque a été condamnée par toute la communauté chrétienne, le mal était fait, et l’exposition, jusque là uniquement connue régionalement, a fait le tour de l’hexagone. Avant ça, elle avait été vandalisée dans une galerie d’art à Melbourne en 1997, ainsi que dans une autre galerie suédoise en 2007. Restaurée, l’œuvre a été exposée plus récemment au musée des Beaux-Arts d’Ajaccio à partir du 27 juin 2014. Sous pression des intégristes catholiques, l’exposition a dû fermer le 6 septembre car ceux-ci avaient annoncé une manifestation en signe de protestation.

 

{Him, Maurizio Cattelan}

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Maurizio Cattelan avait déjà suscité la polémique en 1999 avec son œuvre Nona Ora, une pièce grandeur nature représentant le pape Jean-Paul II écrasé par une météorite, déclenchant ainsi les foudres de la communauté catholique polonaise. En 2001, il a réalisé l’œuvre Him, représentant Hitler priant à genoux sous les traits naïfs et innocents d’un enfant, essayant ainsi d’évoquer la puissance du mal s’insinuant partout. Le facteur déclenchant la polémique a été l’installation de cette œuvre au sein même du ghetto de Varsovie. Cette installation, qualifiée de « provocation dénuée de sens » a été condamnée par la communauté juive internationale.

 

{Zevs, street artiste détenu au nom de l’art}

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Le street artiste Zevs est l’un de ceux qui a le plus intellectualisé la démarche de « vandalisme » du street-art. Il entretient un rapport d’amour-haine avec les logos et les marques. En 2001, il détourne ses premières affiches publicitaires en bombant un point rouge sang dégoulinant en plein milieu du front de ces mannequins en papier glacé. L’effet macabre est saisissant et le fait connaître rapidement. Un des moments les plus marquants de sa carrière cependant a été son arrestation en 2009 à Hong-Kong après avoir « osé » peindre un logo Chanel dégoulinant (en langage Zevs, on appelle ça des « liquidated logos ») sur la vitrine d’une boutique Armani. Surpris en plein acte, il est arrêté, son passeport est automatiquement confisqué et il reste en prison pendant plus de deux semaines avant d’être libéré sous condition qu’il nettoie son œuvre au karcher.

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