LA CARICATURE – UNE TRADITION FRANCAISE MAIS PAS QUE TROISIEME PARTIE

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Je vais revenir alors sur la parenthèse ouverte plus tôt, concernant un phénomène révélateur de la psychologie de la plupart des caricaturistes. Comme on peut le remarquer, c’est le visage, la tête, l’expression qui est prise en dérision, tant dans la caricature de charge que dans la caricature de situation. La physiognomonie élabore des théories selon lesquelles les traits du visage d’une personne dénotent ses caractères moraux. Même avant l’apparition de ce terme et de cette pseudoscience, on a toujours consciemment ou inconsciemment fait ce genre d’analogie. C’est un peu le principe du « moche, bête et méchant, et ça se voit ». De plus qui n’a jamais comparé une personne détestable à un animal peu flatteur ? Celui-là qu’il me jette la première pierre. Fouine, truie ou serpent, tout y passe. La physiognomonie théorise sérieusement cette propension humaine et toute mesquine à la moquerie et au délit de faciès, les caricaturistes en usant et en abusant sans vergogne.

 

Aristote, tout philosophe qu’il était, pensait par exemple que les grandes extrémités tels que les grands pieds, les grandes mains, les grands nez…étaient signes de courage. A la Renaissance, Barthélémy Coclès dessinait les fronts d’hommes colériques et cupides.

 

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Dessin de Barthélémy Coclès, dans son livre Physiognomonia, 1553

Johannes Indagine a établi le profil type du méchant : dents en avant, prognathisme, yeux lubriques. Il est considéré comme l’un des précurseurs de l’anthropologie criminelle qui verra poindre Cesare Lombroso au XIXème siècle.

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Gravure, Johannes Indagine, livre Chiromantia,1531

 

Giovan Battista Della Porta compare quant à lui les visages humains à divers animaux, comme la brebis, le lion, l’âne et le singe, opérant une analogie supposée voulue par Dieu entre le monde humain et le monde animal.

 

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Gravures, Giovan Battista Della Porta, dans son livre Humana Physiognomonia, 1586

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Lavater est convaincu que la vertu embelli et que le vice enlaidi.

Gravures des 4 humeurs (flegmatique, colérique, sanguin et mélancolique), Lavater, dans son livre Physiognomishe Fragmente, 1775-1778

 

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Le problème avec la physiognomonie est que sa tendance à catégoriser les gens la place sur le terrain glissant de la méchanceté, du mépris voire du racisme. Rire du mauvais caractère ou du vice d’une personne en accentuant quelques défauts physiques et lui donner une allure caricaturale est une chose ; considérer que la laideur ou l’imperfection physique est synonyme de malveillance en est une autre. Plus grave encore : que les caractéristiques physiques réelles et surtout imaginaires d’une population entière soient l’objet de stigmatisation et de rejet. Ce fut malheureusement le cas pour les Juifs, accusés d’avoir sur leurs mains le sang de Jésus, trahi par Judas. La face sombre, très sombre de la caricature qui ne s’en voulait pas être une.

Détail de la fresque Le baiser de Judas, Giotto, 1305

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 L’expression mauvaise ainsi que les traits de Judas (prognathisme, yeux enfoncés, front fuyant) suggèrent qu’il avait par nature « le physique de l’emploi ».

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Le baiser de Judas, Francesco Cairo, XVIIème siècle

 

Ici, Judas à le nez busqué, les yeux enfoncés, les traits tirés et la peau plus mate que Jésus. C’est bien connu, plus la peau est foncée, plus l’âme de son propriétaire est sombre… Ridicule quand on le lit, et pourtant tellement ancré dans l’inconscient collectif.

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Le baiser de Judas, Thomas Couture, XIXème siècle

 

Judas trahi Jésus en l’embrassant par derrière. Pas besoin d’une longue explication, il est évident que le juif est un lâche qui plante toujours un couteau dans le dos de celui qui a eu le malheur de lui faire confiance…

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Der Ewige Juden (les juifs éternels), affiche nazie, 1940

 Sans commentaire.

Parenthèse sombre de la caricature refermée. Toutefois, il est vivement encouragé de méditer sur les frontières à garder si l’on ne veut pas, en traitant de monstre autrui, le devenir soi-même.

Reprenons le périple sur une note plus légère, on arrive au XVIIème siècle. La liberté d’expression n’est pas encore un principe ancré dans les mentalités de l’époque, et pourtant trois grands écrivains vont marquer l’histoire de la caricature de mœurs : Jean de la Fontaine, Molière et Jean de la Bruyère. On ne peut se moquer ouvertement du clergé et de la noblesse, et encore moins du roi. Toutefois en utilisant la fable et la personnification, figure de style attribuant des propriétés humaines aux animaux, il est possible de critiquer un caractère, un statut social voire une personne ciblée. La fable du Loup et l’Agneau pointe du doigt la justice arbitraire des puissants et des nobles, Le Curé et la Mort ridiculise la perverse hypocrisie du clergé et Les obsèques de la Lionne met en scène un roi orgueilleux et une cour soumise à sa volonté. La personnification, employée par La Fontaine emprunte en quelque sorte à la physiognomonie puisqu’elle opère une analogie entre les caractères moraux humains et les caractéristiques « morales » données aux animaux.

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Les obsèques de la Lionne, illustration des fables de la Fontaines par Grandville, 1838

 

Le grand sujet de plaisanterie du XVIIème siècle reste toutefois la bourgeoisie et ses mœurs. Moins dangereux et plus fun. Par la comédie, Molière passera au crible toutes les manies, les vices et les défauts de cette classe sociale intermédiaire, loin de la misère paysanne mais sans titre de noblesse. L’hypochondriaque, l’avare, le médecin incompétent, le misanthrope, le lettré pédant, le faux dévot…tout est bon à prendre. Molière exagère, certes, mais pas tellement en fait. La caricature n’en est plus réellement une et fait alors grincer les dents de ceux qui sans mal s’y reconnaissent. Le Tartuffe lui valu les foudres du clergé, et sans la protection de Louis XIV, il encourait de sérieux problèmes. La Bruyère s’amusa aussi du faux dévot en dépeignant le personnage de Onuphre dans son livre Les Caractères ou les mœurs de ce Siècle.

 

En Angleterre, la bourgeoisie reçu également sa dose de satire, notamment parce qu’étant riche mais sans titres elle se mit à contracter des unions avec une noblesse appauvrie mais possédant des terres. Hogarth en fit alors le sujet de sa série de tableaux Mariage à la mode, racontant telles des vignettes de BD, les déboires d’un couple marié par la seule force de l’intérêt qu’y trouvent leurs familles respectives.

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Mariage à la mode : le contrat de mariage, Hogarth, 1743

L’histoire commence avec la mise en scène du contrat de mariage. La suite est à découvrir, véritable enchaînement de situations burlesques faussement tragiques. Un chef d’œuvre de la caricature de situation qui théâtralise les protagonistes jusqu’à l’absurde.

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2 Commentaires


Claire Phillips

Publié le 09 mars 2015, 10h01

Merci beaucoup !

Sylvain tentaculesque

Publié le 17 février 2015, 16h43

Article très intéressant. C’est important de faire un retour sur les prémices de la liberté d’expression. De plus, c’est très enrichissant….

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