LA CARICATURE – UNE TRADITION FRANCAISE MAIS PAS QUE DEUXIEME PARTIE


Le XVIème a également été marqué par les guerres de religion. Et bien évidemment, les caricatures vont bon train, dans un camp comme dans l’autre, selon qu’il faille se moquer de l’Eglise ou de l’Eglise bis. Catholiques, Protestants…même Dieu, maître différent.

Comme il s’agit de vilipender le mauvais comportement de l’Eglise catholique, accumulant ses mauvais points depuis le sulfureux pape Alexandre VI Borgia jusqu’au pape vendeur d’indulgences Léon X Médicis, les caricatures se sont tout d’abord dressées à l’encontre des catholiques. Notons toutefois que Léon X n’était pas un tyran sanguinaire et sans scrupule, à la différence du machiavélique Alexandre VI. Protecteur des arts et mécène de Raphaël, il pris également le parti de Jean Reuchlin, écrivain humaniste contre l’Inquisition et s’entoure d’amis comme Erasme. On retiendra malheureusement de lui qu’il fut l’initiateur de la vente d’indulgences, sorte de passe-droits monnayables pour accéder au Paradis. Cette mesure maladroite et cynique alimenta le ressentiment déjà bien présent dans les couches populaires, le faste de l’Eglise étant contraire aux principes de pauvreté et de charité. Léon X aura toujours cherché la réconciliation avec Luther, considérant qu’il y avait dans ce conflit d’idées une menace plus grave à éviter, le conflit politique. En vain. Luther était devenu populaire et la bulle de Léon X condamnant ses positions fut brûlée. Il fut ensuite excommunié et le pape mourut peu après.

Voyons à présent ce que les artistes ont bien imaginé pour rallier le peuple et railler les adversaires.

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Benoît IX, Johann Wolf, du livre Lectionum memorabilium et reconditarum, 1600

 

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Le moine chartreux, Johann Wolf, du livre Lectionum memorabilium et reconditarum, 1600

 

Johann Wolf est un juriste allemand protestant dont le livre Lectionum memorabilium et reconditarum est une propagande contre l’Eglise catholique. Il utilise le procédé de la métamorphose de l’être humain en animal afin de critiquer les déviances du clergé catholique depuis pratiquement son origine, Benoît IX ayant été pape au XIème siècle. Remarquons, mais je vais y revenir plus tard, qu’il est plus facile de haïr ce qui n’a plus apparence humaine. Déshumaniser l’ennemi en le changeant en animal ou en bête permet d’avoir moins de scrupules à son sujet. L’homme est-il un monstre ou le monstre un homme, telle est la question. Ici le pape a un corps d’ours et la tête d’un âne, tandis que le moine affublé d’une tête de fouine et d’un cou de grue symbolise la débauche et la tromperie. L’utilisation de la métamorphose animale est courante dans les milieux réformés, ainsi Luther et Melanchthon écrire un livre polémique sur le « veau-moine » et « l’âne-pape ». Le caricaturiste anticatholique le plus virulent a été Lucas Cranach l’Ancien. Luther et Cranach se connaissaient, et leur amitié les a conduit à être réciproquement le parrain de leurs enfants. Et comme les ennemis de nos amis sont des ennemis, Cranach s’y est donné à cœur joie.

 

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Pape chevauchant une truie avec un excrément dans sa main gauche qu’il bénit de sa main droite, Lucas Cranach l’Ancien, 1545

 

 

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L’âne-pape, Lucas Cranach l’Ancien, 1557

 

Les animaux associés à ces caricatures symbolisent la brutalité et la trivialité de l’instinct animal, par nature antinomique à la quête de spiritualité dont l’Homme doit s’acquitter par devoir envers son Créateur.  De manière générale, la métaphore de l’animal-humain sert au mieux à exprimer défauts et qualités dans un but moralisateur, à la manière des fables, et au pire à mieux déshumaniser un adversaire, laissant ouverte la porte de tous les abus. Remarquons que l’âne-pape – ou le diable en personne -possède des attributs féminins. Oui la femme n’est juste plus un animal, mais pas tout à fait encore un être humain, c’est à peine si elle possède une âme. Et l’animal que le pape chevauche est une truie, symbole de débauche et de luxure crasse. Heureusement que les caricaturistes visaient les catholiques et non les femmes ! Parenthèse féministe close.

Et les protestants alors, que prennent-ils en retour ? C’est Luther qui est visé, la tête pensante de la Réforme…ses têtes en fait.

 

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Les sept têtes de Luther, Hans Brosamer, 1529

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détail

Hans Brosamer, auteur et graveur allemand catholique reprend contre le moine Luther la symbolique de la Bête à 7 sept têtes de l’Apocalypse, chevauchée par la Grande Prostituée. Luther se voir donc affublé de 7 têtes, dont une entourée d’abeilles qui symbolise la rage intrinsèque à la prédication de la nouvelle doctrine réformée. L’essaim d’abeilles symbolise également la division (essaimer) des croyants, sachant que l’étymologie de Diable est « celui qui divise»…on aura compris.

 

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 Luther inspiré par Satan, anonyme, XVIème siècle

 

 

Ici, le Diable joue de la cornemuse avec la tête de Luther. On représentait souvent en musicien le saint inspiré par Dieu, la musique étant considérée langue divine. Prenons par exemple l’iconographie de sainte Cécile. Mais ici, c’est le Diable qui inspire le prédicateur, jouant d’un instrument nasillard et souvent considéré comme désagréable à l’oreille (sauf ceux des mélomanes confirmés). Ainsi, la parole de Luther devrait éloigner le courageux qui tenterait de s’en approcher.

On doit reconnaître que les caricatures anticatholiques foisonnent en cette période trouble. Comme l’iconographie est riche, il est impossible d’en faire le tour. Pour les curieux qui souhaitent approfondir le sujet, je vous conseille de regarder les œuvres notamment d’Holbein, Cranach, Lycosthène et Aldrovandi.

Je vais revenir alors sur la parenthèse ouverte plus tôt, concernant un phénomène révélateur de la psychologie de la plupart des caricaturistes. Comme on peut le remarquer, c’est le visage, la tête, l’expression qui est prise en dérision, tant dans la caricature de charge que dans la caricature de situation. La physiognomonie…

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