ART ET FLUIDES CORPORELS : CES OEUVRES QUI NOUS DÉGOUTENT

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Aujourd’hui, beaucoup sont ceux qui haussent les épaules en pensant à l’art contemporain et qui l’associent à l’emporte-pièce aux œuvres provocatrices qui défraient la chronique régulièrement, telles, en 1987, l’œuvre Piss Christ d’Andres Serano, une photographie représentant un crucifix immergé dans un verre de l’urine de l’artiste.

Ce types d’œuvres choquent et repoussent à plusieurs niveaux : moral d’une part, mais également physique. Elles sont souvent blasphématoires, mais au-delà de ça, il est difficile de ne pas esquisser un mouvement physique de dégoût devant une œuvre que l’on sait réalisée avec l’urine même de l’artiste.

 

NPG 6863; Marc Quinn ('Self') by Marc Quinn

Self, blood (artist’s), stainless steel, perspex and refrigeration © Marc Quinn, 1991- ongoing

 

Dans l’histoire moderne et contemporaine de l’art,  longue est la liste des œuvres réalisées à base de fluides corporels plus ou moins ragoutants : The Holy Virgin Mary de Chris Ofili fait à base d’excréments d’éléphants, Shit (Self Portrait) d’Andres Serrano et Artist’s shit de Piero Manzoni -dont les titres parlent d’eux mêmes-, Self de Marc Quinn, une sculpture dont la matière est le propre sang de l’artiste, ou encore Andy Warhol et sa série Oxydation pour laquelle il a demandé à ses amis d’uriner sur des toiles recouvertes de pigments de cuivre.

Ces œuvres s’inscrivent dans plusieurs dynamiques de l’histoire de l’art: d’une part le recours de plus en plus fréquent, à partir du XXème siècle, à des médiums artistiques ne faisant pas partie des matériaux traditionnels utilisés dans les arts classiques (peinture, pastel, argile etc.). Cette nouvelle réalité est allée de pair avec une ouverture toujours plus grande du spectre des pratiques artistiques. Le champ de l’expérimental en art est devenu presque sans limite, ce qui a mené à l’explosion des pratiques et des courants que nous connaissons aujourd’hui. Puisqu’on peut faire de l’art avec presque n’importe quoi, pourquoi pas ses propres sécrétions corporelles ?

 

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Shit (Self Portrait) © Andres Serrano, 2008

C’est dans ce contexte que s’insère le courant de « l’art abject », duquel participe le recours aux fluides organiques en art. Le concept « d’art abject » émerge dans les années 1990 avec la publication de Pouvoir de l’horreur de la psychanalyste Julia Kristeva.  L’art abject se définit comme «ce qui dérange l’identité, le système, l’ordre. Ce qui ne respecte pas les frontières, les positions et les règles. L’entre-deux, l’ambigu, le composite.»

Cet art emploie des matériaux qu’on pourrait qualifier « d’objets abjects » comme le sang, la saleté, les excréments, des substances jugées « abjectes » et qui produisent des réactions instinctives de dégoût. La matière et le sujet même de l’œuvre sont souvent jugés inappropriés et nous dérangent de manière viscérale.

 

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Artist’s Shit © Piero Manzoni, 1961

L’art abject, et ces œuvres faites de matières organiques repoussantes, poussent jusqu’à l’extrême cette mission proclamée de l’art de déranger son spectateur et de le faire réfléchir sur le monde qui l’entoure. Dans ce cas précis, les œuvres exercent une véritable violence sur le spectateur et à un niveau psychologique dont il n’a peut-être pas même conscience, puisque, selon Julia Kristeva, l’état d’abjection et le sentiment qu’il induit, est une crise existentialiste de la personne quand elle se rend compte qu’elle est sujet du monde. Inspirée des travaux de Jacques Lacan, Kristeva établit une différence entre le sujet et l’objet. Chaque personne, en tant que sujet, est inhérente à elle-même, du point de vue physique et psychologique. L’abjection constituerait la partie perturbée de la frontière entre soi et les autres, le sujet et l’objet. Pour citer Kristeva: « L’abject n’a qu’une qualité – celle de s’opposer au « je» ».

Ainsi, quand nous esquissons un mouvement instinctif de répulsion devant ces œuvres faites à bases de fluides corporels -sang, urine, matière fécales et autres- c’est notre rapport le plus primitif au monde qui est mis à mal. Au-delà de la volonté de choquer pour choquer, il y a donc un véritable désir d’exploration psychologique qui se cache derrière ces oeuvres dérangeantes; et finalement, c’est en effet le propre de l’art que de venir nous interpeller dans notre confort mental.

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