OUTSIDER ART FAIR – ENTRETIEN AVEC BECCA HOFFMAN

Rencontres - -

L’Art depuis un autre regard.

C’est ce que vous propose cette quatrième édition de l’Outsider Art Fair parisienne, déclinée du concept de celle de New-York, fêtant en janvier prochain son 25ème anniversaire.

…..La Foire se tiendra cette année à l’Hôtel du Duc, à proximité de l’Opéra Garnier, du 20 au 23 octobre. Un autre regard, de la part de près de 200 artistes dont les œuvres seront exposées par 38 galeries exposantes. Un autre regard sur l’art par l’exposition et la présentation d’Art Brut et Outsider, d’artistes restés anonymes pour certains, de talents atypiques, écorchés.

Rencontre avec Becca Hoffman, directrice de l’Outsider Art Fair de Paris.

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{A} : En 2013, vous avez rejoint la galerie de Andrew Edlin et organisé avec lui l’Outsider Art Fair qu’il venait de racheter en tant que directrice. Pourquoi avez-vous choisi de garder la direction de l’Outsider Art Fair de Paris quand il vous a fallu choisir entre les deux?

B.H : J’ai commencé à travailler avec Andrew Edlin comme directrice de sa galerie, j’avais déjà pu être directrice d’autres galeries précédemment. C’était il y a quatre ans. Lorsqu’il a acheté Outsider Art Fair, il a également créé Wide Open Art, une société chargée de la gestion de la foire. Nous avons produit notre première édition New-Yorkaise en janvier 2013 et ce fut un tel succès que nous avons songé à agrandir la foire, lui donner une dimension internationale. J’ai cherché où nous pourrions la faire, et puis j’ai pensé à Paris. Parce qu’il y avait une relation particulière entre Paris et l’Art Brut, notamment avec l’histoire de Jean Dubuffet, avec toutes les institutions comme la Halle Saint Pierre, la Maison Rouge, etc.

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{A} : La version originale de la foire se déroule à New-York depuis 24 ans. La quatrième édition parisienne aura lieu d’ici quelques jours. Etes-vous libre dans la direction de l’Outsider Art Fair de Paris, d’avoir par exemple des initiatives personnelles, ou bien la version parisienne de la foire est-elle uniquement une expansion de celle de New-York?

B.H : Paris, c’est quelque chose de complètement différent. Nous essayons de nous imprégner de cette société française et plus largement européenne. Nous travaillons cette année avec Gérard Audinet, directeur des Maisons de Victor Hugo. Il organise une exposition d’autoportraits qui proviennent de la Collection abcd de Bruno Decharme. Ces autoportraits sont inspirés de deux artistes liés à Victor Hugo: son neveu, Léopold, scientifique et artiste amateur, et François Chifflart qui a été l’illustrateur de plusieurs romans de Victor Hugo. C’est un projet typiquement français!

Aussi, cette année, nous travaillons avec Emmanuel Daydé dans le cadre des tables rondes que nous organisons. C’est aussi quelque chose que nous n’aurions jamais fait à New-York… Nous travaillons vraiment sur une version parisienne de l’Outsider Art Fair qui soit différente de celle de New-York.

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{A} : J’ai lu que vous parliez de Paris comme étant le berceau de l’art brut. Installer l’Outsider Art Fair à Paris a un impact particulier? Par rapport à l’histoire d’ici, les antécédents artistiques qu’il y a?

B.H : Oui! Quand on a exporté le concept de l’Outsider à Paris, nous avons bien vu qu’il y avait une place pour cette foire car il n’y en avait pas d’autre consacrée à l’art brut, ou plus largement à l’art outsider. Aujourd’hui, nous sommes la seule foire uniquement dédiée à l’Art Outsider et à l’Art Brut. Si vous vous rendez à la FIAC ou à d’autres foires, vous trouverez ces artistes comme leurs œuvres difficilement. Le fait que notre foire ce soit spécialisée sur l’Art Outsider en fait un évènement original.

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{A} : Préférez-vous qu’on parle de foire ou de salon?

B.H : Oh, ça n’importe pas beaucoup. Peu importe.

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{A} : Vous vous installez cette année à l’Hôtel du Duc. Il y a un contraste assez saisissant vous ne trouvez-pas? Dans le fait d’exposer de l’art brut, outsider, c’est-à-dire qui a priori ne connaît pas ou s’émancipe de la règle, dans un espace dont l’architecture est classique, et où chacun de ses détails a été façonné dans le respect de règles esthétiques, de codes de ce qui fait le beau?

B.H : Ah oui! Je suis d’accord avec ça! Pour nos deux premières éditions parisiennes, nous étions ailleurs, à l’Hôtel Le A, juste à côté des Champs-Elysées et du Grand Palais. Et puis, nous nous sommes agrandis… J’ai passé beaucoup de temps l’année passée à visiter des lieux, et en entrant dans l’Hôtel du Duc, j’ai trouvé ses volumes merveilleux. Je pense que c’est un lieu à travers lequel l’histoire française transpire. Or cette année, nous abordons l’art brut sous un angle historique. J’ai pensé que oui, la rencontre entre cette architecture et l’art outsider pouvait donner quelque chose d’un peu bizarre, qui allait sauter aux yeux… mais qui pouvait aussi être le cadre de rencontres plutôt intimes entre galeristes et artistes et visiteurs.

Si notre foire avait été dans un immeuble du même acabit que ce que nous exposons, plastique, peut-être aurait-ce été trop froid tandis que là, non.

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{A} : Dans une interview de L’Officiel Art face à Yamina Benaï, vous parlez d’Art Brut Classique. N’est-ce pas un peu dissonant d’accorder « Art Brut » à « classique »?

B.H : Il y a un Art Brut Classique. En France, il y a un Art Brut Classique, qui date encore une fois de la même période de Dubuffet, des artistes qu’il a pu dénicher dans les années 50-60, comme Francis Palanc. Je ne sais pas si vous avez pu voir l’exposition Gabritschevsky à la Maison Rouge… Cette histoire des œuvres qui ont été faites juste après la 2nd Guerre Mondiale explique qu’on puisse parler aujourd’hui d’Art Brut Classique.

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{A} : Roger Cardinal, qui est historien en art britannique, a traduit Art Brut par Art Outsider. Le terme Outsider est générique, il englobe des formes d’art qui pourtant paraissent bien différentes les unes des autres: l’art singulier, l’art marginal, autodidacte, indiscipliné, hors-normes… Hormis que chacune de ces formes d’art ont en commun d’outrepasser la norme.

Peut-on considérer l’art autodidacte de la même façon que l’art marginal ou indiscipliné? N’est-ce pas deux choses différentes que de créer en ignorant la règle et de créer en allant à l’encontre de la règle?

B.H : Effectivement, c’est juste. Je pense que le terme que Roger Cardinal a créé en 1972 est comme un parapluie. Ici en France, et spécialement ici; il y a beaucoup de dénominations différentes, comme autant de catégories exclusives: l’art singulier, autrement l’art primitif, autrement l’art brut…etc. Ces artistes ne travaillent pas de la même façon, et n’ont pas la même réflexion. Mais pour l’Outsider Art Fair, nous n’avons pas envie de trop cloisonner… plus de présenter l’ensemble des artistes qui sont couverts par ce parapluie « outsider ».

D’ailleurs, à New-York, nous ne différencions pas ces artistes. C’est typiquement français. Peut-être aussi dans d’autres pays d’Europe. Mais nous, ce qui nous intéresse justement, c’est de faire bouger les lignes!

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{A} : C’est d’ailleurs à noter que l’Art Outsider français soit révélé à l’échelle des salons ou des foires, par une foire New-Yorkaise.

B.H : Oui, et c’est assez singulier. Nous avons envie de lancer, nourrir et faire avancer la conversation, sur l’Art Outsider, mais même sur l’Art de manière générale. C’est tellement important. Et puis, cette forme d’art, l’Art Outsider, est aussi accessible, parce qu’elle sort des codes établis et qu’elle peut se lire facilement, mais aussi pour les collectionneurs, parce que certaines œuvres sont très abordables. On peut trouver dans l’Art Outsider quelque chose de différent et de très expressif.

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{A} : Dans le communiqué de presse, il est écrit « l’art brut est avant tout l’art des parcours et des personnalités atypiques », ce qui fait écho à toute la narration et la mise en scène qu’on pu ériger autour d’eux certains artistes devenus célèbres. Et pourtant, vous parlez aussi d’une forme d’art particulièrement pure, dans le sens où elle n’est appréciée qu’à l’aune de sa créativité propre?

B.H : Je pense que l’Art Brut peut se rattacher à une personne. On peut trouver des choses intéressantes tant sur la personne que sur son œuvre, et les deux se répondent souvent par ailleurs et forment une identité. De temps en temps, on ne connaît pas l’artiste. Et puis on parvient à reconstituer des morceaux de son histoire, qui font parler ses œuvres.

Prenez Michel Nedjar, qui est toujours vivant : l’œuvre et l’artiste représentent finalement les deux faces d’une même histoire.

Prenez aussi Dan Miller dont les collections sont gardées au MOMA, et qui travaille avec Creative Growth, le plus ancien atelier des Etats-Unis pour les handicapés. Dan Miller ne peut pas parler. Ses œuvres sont des méditations, ce sont les mots qu’il ne peut pas dire. Je pense que si nous avons cette connaissance, notre rapport à son œuvre est différent. Différent de ce qu’il aurait été en ne faisant que les voir.

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{A} : La maladie est très présente dans le communiqué de presse et la psychiatrie aussi. On peut, peut-être par facilité, relier la création artistique à une forme de folie. Cette folie vire à la psychiatrie dans l’Art Brut?

B.H : Oui! Ca n’est pas toujours le cas, mais c’est vrai que cette année, ça l’est.

Franz Huemer à qui nous dédions un de nos deux espaces-commissaires, a souffert d’hallucinations après qu’il ait été fait prisonnier au cours de la 2nd Guerre Mondiale. Il a créé des œuvres à partir de ces hallucinations. Aussi, la Galerie One Mile exposera les œuvres de Mark Hogancamp perturbé par des amnésies suite à une violente agression, à l’issue de laquelle il fut laissé pour mort à Kingston. Il a fabriqué un monde miniature qu’il a baptisé Marwencol. Il y a aussi les œufs d’autruche sculptés de Gil Batle qui représentent un travail d’une minutie et d’une précision stupéfiante. On retrouve souvent cette précision dans l’Art Outsider… il y a comme une obsession.

Beaucoup des artistes qui sont sous notre parapluie créent pour apaiser des problèmes, mentaux ou personnels… Ils créent pour eux-même… pas pour gagner les murs d’un collectionneurs ou d’un musée. Ils doivent créer. Il y a une forme d’urgence, de nécessité.

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{A} : Le fait de s’intéresser à des artistes autodidactes ne ramène-t-il pas à cette question insoluble: qu’est-ce que l’art? Je vous vois sourire… Mais effectivement, quand on considère ces artistes, il n’y a rien d’autre que leurs travaux pour les apprécier. Ils n’ont pas fait d’études artistiques, ils n’ont pas de relation avec le milieu de l’art, ni de connaissance artistique particulière qui puisse appuyer leur consécration.

B.H : Oui… Je pense que l’Art Outsider est un type d’art particulier. Effectivement, c’est un art brut, spontané, détaché des influences et du modelage que peuvent subir d’autres artistes. Les études que les gens suivent les influencent. On est influencé chaque jour par ce que tout le monde nous dit. Votre professeur vous dit : « nan! Tu peux être sculpteur »; ou bien : « je te vois impressionniste ». On est influencé par les galeristes, par les collectionneurs, par le monde de l’art. Je pense que l’art qu’expose Outsider Art Fair est au-delà de tout ça. C’est un art qui n’est pas intéressé par le système. Ce sont l’expression des artistes, de leur place dans le monde, de leurs pensées, de tout ce qui peut préoccuper un individu. C’est un parti un peu différent que le parti de l’Art Contemporain qui est davantage intégré à un système.

Nous, nous essayons de défendre ces artistes, qui sont par ailleurs souvent aidés également par leur famille, par des amis, par des personnes qui découvrent leur œuvre.

– Merci Becca Hoffman –

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