I LOVE LA: Marc Trujillo

Rencontres - -

Palmiers, villas californiennes, fast-food ou Lindsay Lohan, la culture américaine pop est une source d’inspiration grandissante pour les artistes contemporains d’aujourd’hui. Chaque semaine, Artsper vous présentera un artiste pour notre saga «I Love LA». Le travail des artistes sélectionnés est intrinsèquement lié à Los Angeles.

Aujourd’hui, j’ai choisi de vous présenter Marc Trujillo. Peintre confirmé à Los Angeles, il enseigne à l’université de Santa Monica. Il a obtenu sa maitrise en arts appliqués de Yale et a le titre de Fellow au Guggenheim –  Marc Trujillo – John Simon Guggenheim Memorial Foundation. Ses plateaux de fast-food peints à l’huile sur panneau, nature morte pop, ont immédiatement capturé mon attention. J’ai pensé que c’était une idée géniale d’utiliser un genre traditionnel comme la nature morte pour représenter un sujet aussi moderne. Des nachos aux frites en passant par les ailes de poulet KFC, les couleurs s’harmonisent parfaitement. La technique utilisée pour ses plateaux est la peinture à l’huile, un medium académique et classique que ses prédécesseurs flamands utilisèrent durant le 17ème siècle pour leurs natures mortes. Intrigué par ce personnage atypique, j’ai voulu en savoir plus sur son œuvre. Il s’avère que le fast-food n’est pas son seul sujet d’inspiration. Il réalise également des tableaux étonnants de paysages Nord-Américains, de stations essences, aux entrepôts sans oublier les centre commerciaux… Alors découvrons si Marc est plus Taco Bell ou Burger King !

Combo #1 16x20 inches oil on panel 2015 Marc Trujillo

Combo #1, 2015

Claire : Vous vous inspirez de Los Angeles, les banlieues pavillonnaires, les stations essences, les supermarchés… Trouvez-vous une certaine beauté dans ces lieux que beaucoup de gens ne verraient pas ?

Marc : La particularité de ces endroits qui m’intéresse est qu’ils pourraient être n’importe où en Amérique. Los Angeles est une ville relativement nouvelle, et ressemble beaucoup au reste des Etats Unis. Je suis originaire de Albuquerque, au Nouveau-Mexique, un désert en haut plateau qui a beaucoup de points communs avec les lieux que je peints à LA. En tant qu’Américain, je partage une certaine honte culturelle pour ces endroits, mais je les aime aussi. Le spectacle visuel de ces larges étendues de béton et d’acier me fascine et me donne un petit frisson qui me donne envie de les peindre.

C: Ed Ruscha a dit “I’m interested in glorifying something that we in the world would say doesn’t deserve being glorified. Something that’s forgotten, focused on as though it were some sort of sacred object.” (Ce qui m’intéresse est de glorifier quelque chose que nous dans le monde pensons ne mérite pas d’être glorifié. Quelque chose qui est oublié, se concentrer dessus comme si c’était une sorte d’objet sacré) Pourriez-vous dire que cette citation se conforme aux idées exprimées dans votre œuvre ?

M: Pas exactement, j’aime cette citation, mais la glorification est un terme trop unilatéral pour moi, même si on pourrait dire que peindre un sujet à l’huile est une glorification inhérente, dans ce cas je serai obligé d’en convenir. Je pense que c’est plus intéressant de distinguer une différence dans mon travail en comprenant bien cette phrase. Je n’essaie pas de convaincre le spectateur que ces endroits sont géniaux ni de lui présenter une critique. Si je réalise qu’une œuvre d’art est en train de me prêcher quelque chose, alors aucune interaction n’est possible. Le travail est une exploration de mes sentiments mitigés sur ma propre culture.

C: On pourrait dire que Los Angeles est votre support, ce support a-t-il changé à travers les années ?

M : L’Amérique du Nord est mon vrai support, et Los Angeles est un endroit génial pour trouver ces endroits typiquement Nord-Américains. J’ai remarqué qu’une des choses que les européens aiment à Los Angeles c’est que c’est la ville la moins européenne des Etats Unis. Los Angeles a été construite pour les voitures, le vaste étalement qu’on a ici est différent de villes comme New York ou San Francisco où une voiture est plus un fardeau qu’une aide. New York reste le lobe frontal des Etats Unis, et les New Yorkais prennent souvent plaisir à rejeter LA, mais Los Angeles est la seule ville qui ne se mesure pas à New York pour une certification. Borges a dit que l’Est a inventé l’Ouest, ce qui était vrai au niveau de la littérature et l’art, beaucoup de légendes qui ont défini l’Ouest furent écrites à l’Est, et les peintres du Hudson River School comme albert Bierstadt ont réalisé des peintures qui ont défini comme les gens voyaient l’Ouest. Je pense qu’aujourd’hui on pourrait soutenir que l’Ouest aide à définir l’Est aussi, beaucoup d’images qui identifient New York sont dans des films et la télévision qui sont pour la plupart réalisés ou post-produit à LA. Même si je vis à Los Angeles, les sujets dans mes peintures sont intentionnellement pas spécifique à LA, par exemple on ne trouvera jamais de palmiers dans mes tableaux. C’est pour éviter de toucher à la vision fantasmé du spectateur, un poison narratif selon moi. Venant du désert, un palmier m’indique « c’est les vacances » ou une fin heureuse imaginaire. Habiter à LA nécessite une certaine distinction entre l’art et le divertissement – et pour moi le point de rupture entre l’art et le divertissement est que le divertissement exprime les fantasmes du regardant à sa place et les restitue ensuite pour être avalés entièrement.

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8810 Tampa Avenue, 2015

C: Il y a une force de composition qui émane de vos peintures à l’huile, en utilisant un medium aussi académique et traditionnel pour un sujet aussi moderne. Pouvez-vous nous parler un peu de ce médium ?

M: La peinture pour moi a beaucoup été définie par les maitres et je réalise mes tableaux grâce à des stratégies picturales et autres techniques, comme le « underpainting », sorte de sous couche de peinture préalable qui sert de base, une technique utilisée par les peintres hollandais du XVIIème siècle. Une partie importante de mon travail est d’amener une lente, progressive et attentive manière de contempler ces lieux que nous avons construits, lieux où nous ne restons jamais longtemps, où on prend ce dont on a besoin et on part, par opposition à l’architecture du Palazzo Pitti à Florence par exemple. Dostoïevski a dit que « tournés vers l’avenir, nous mourons trop tôt et en regardant en arrière nous mourons trop tard ». Nous passons beaucoup de nos vies sous cette condition, ce minuscule éclat où nous pensons à ce que nous avons fait dans le passé et ce que nous voulons faire dans le future au lieu d’être dans le moment présent : les lieux dans mes peintures sont comme des instanciations architecturales de cet état d’esprit. La peinture est une forme d’expression puissante à sa manière « Paysage avec un pont de pierre » de Rembrandt est la raison pour laquelle je ne suis pas allée faire des études de cinéma. Tandis que l’audiovisuel est un medium social plus fort, il y a quelque chose de plus touchant sur l’échelle humaine de la peinture, et la touche réelle de l’artiste devant vous. La peinture adresse la question d’être et de l’humain d’une manière intime qu’un film ne peut faire. La peinture et les films sont différentes formes et la raison de vouloir faire de la peinture doit avoir à faire avec ce que la peinture est. Cela dit, j’aime les films aussi et je construis mes peintures comme un story-board, en construisant les décors dans la peinture, créant la lumière, la plaçant sur les figures  où elles nous mèneront le mieux dans la composition.

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exemple de la technique « underpainting » que Marc utilise

C: J’adore votre série de plateaux fast-food, ces peintures sont des dignes héritières des grands maîtres de la nature morte du XVIIème siècle en fond de pop culture. Comment avez-vous trouvé l’idée ?

M : Merci ! Le premier « plateau » que j’ai réalisé était un repas de vol, dans un avion, on est coincé à regarder vers le bas son plateau, et ça m’intéressait que le spectateur regardait en bas le repas, alors qu’on en fait l’expérience, plutôt que de le regarder de côté comme la métaphore d’un paysage, je voulais que ce soit VOTRE repas. Une fois que j’ai commencé, une infinité de possibilités s’offraient à moi et j’ai continué et je prévois d’en faire d’autres.

C : Vous êtes plus Taco Bell ou Burger King ?

M : C’est un choix difficile, j’ai des souvenirs de jeunesse plus distincts de Taco Bell, et pour la variété visuelle du menu, j’irai pour Taco Bell. Beaucoup des aliments sont presque une métaphore de la peinture : les gros haricots épais, la crème, le fromage cheap et la sauce sont comme différentes viscosités et couleurs de peinture, ce qui font d’elles de bon sujets pour  la peinture à l’huile.

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Combo #8, 2010

C : Quels sont vos projets en ce moment ?

M : Je travaille surtout mes thèmes de réflexions récurrents, qui sont ces sortes de purgatoires américains, des endroits où les gens ne vont pas pour y être. Mes projets parallèles, comme les natures mortes de fast-food ou les drive-thru sont des sous-catégories de ce thème plus large.

C : Qui aimeriez-vous peindre si vous devriez faire un portrait ?

M : Pourquoi pas le Pape, même si cela me rendrait très nerveux. Ou même la reine d’Angleterre ? J’aime le Pape, et il y a une grande tradition dans la peinture de peindre le Pape, même si  je me mettrai en direct comparaison avec Velasquez et il est un repère incontestable de ce que la peinture se doit d’être. Je pourrai devenir une note de bas de page pour Velasquez, c’est comme ça que ça fonctionne, on ne peut pas « monter sur les épaules de géants » comme dirait Newton. Newton pouvait monter sur les épaules d’un géant car la science est cumulative, alors que l’art se construit sur son précédent mais n’est pas cumulatif. Donc lorsque vous suppliez une comparaison en faisant quelque chose qu’un autre artiste a réalisé, vous prenez le risque de devenir une note de bas de page. Cette question est opportune pour moi, vu que je vais à Rome cet été, et un de mes élèves qui travaille également en tant que journaliste m’a demandé si je voulais rencontrer le Pape. J’ai répondu oui évidemment, comment ne pourrai-je pas être intéressé par une telle opportunité ? Je ne sais pas si cela va se faire vraiment, mais Rome est tellement outrageusement riche en art que je suis très content d’y aller de toute façon. J’ai déjà réalisé quelques portraits, un de mon ami David Simon, le meilleur sculpteur que je connaisse. J’ai réalisé un portrait de lui dans son studio et il a fait un buste en bronze de moi. Cela entraina un autre échange de portrait avec Sean Cheetham, qui est un maître du portrait. Tous deux ont réalisé des autoportraits géniaux et savent exactement à quoi ils ressemblent alors il y a plus d’enjeux pour moi de les réussir. Jusqu’à présent, j’ai seulement réalisé des portraits d’autres  artistes, en échange, David et Sean sont tous deux présents dans mes autres peintures également.

C : Y-a-t-il une personnalité française qui vous intéresse ou que vous aimeriez rencontrer ?

M: Sophie Calle et Marion Cotillard me viennent à l’esprit immédiatement, même si je suppose que Cotillard est plus une célébrité à proprement parlé. Lesquelles connaissez-vous ? Ma femme et moi considérons le style de vie à la française comme un exemple à suivre et nous allons à Paris dès que nous en avons l’occasion. Puis-je choisir des personnes d’entre les morts et déjeuner avec Rosa Bonheur, Corot, Delacroix, Stendhal et Lautrec ? Il y a tellement d’artistes français marquants et d’écrivains qui m’ont appris et mes racines académiques remontent à la France. Le professeur de mon professeur Andrew Forge à Yale était William Coldstream, dont le professeur était William Tonks, dont le professeur était Ingres dont le professeur était Jacques-Louis David. Pas de pression, hein ?

 

Retrouvez son travail ici !

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5901 Douglas Avenue

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14522 Burbank Boulevard

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Combo #3

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Meal #6

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Meal #2

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