LE TATOUAGE EST-IL UN ART ?

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A l’heure de la démultiplication exponentielle des pratiques artistiques « périphériques », nous sommes dans une constante réévaluation de ce qui appartient ou non au domaine de l’art : « la bande dessinée, l’illustration, ou le graphisme sont-ils des arts ? » est une interrogation courante. Il n’est donc pas étonnant que cette question se pose pour une pratique aussi évidemment « borderline » que le tatouage, et cela d’autant plus dans un contexte où de grandes institutions, telles que le Musée du Quai Branly cette année, mettent cette discipline à l’honneur en retraçant son évolution historique jusqu’à ses prolongement artistiques contemporains.

Pratique qui remonte à la nuit des temps, le tatouage a pendant des siècles été considéré comme indigne de par son histoire même. D’une part il a longtemps été l’apanage du milieu carcéral, donc des parias de la société : les romains, déjà, tatouaient les esclaves et les criminels, et il était utilisé dans les prisons russes et américaines comme moyen de communication, signe identitaire ou revendication de statut. Ce dernier élément explique d’autre part la pratique du tatouage dans beaucoup de pays asiatiques et dans les îles du Pacifique telles que le Japon, la Polynésie, ou la Nouvelle Zélande où le tatouage était un signe de statut, et d’appartenance clanique. Dans tous les cas, le tatouage, pour la plus grande partie de son histoire, s’est fondé sur un complexe système de symboles dont le but était pour celui qui le portait de délivrer un message identitaire.

Aujourd’hui, le tatouage fait partie intégrante de la culture populaire contemporaine et n’est plus l’exclusivité d’une culture underground majoritairement masculine. Avec son acceptation dans la société, c’est également son pouvoir subversif et provocateur qui s’est émoussé. Aujourd’hui la réaction de surprise et de choc a laissé place à une évaluation critique de l’image réalisée, et le message laisse de plus en plus place à une volonté d’esthétisme pure.

Quels sont les éléments qui contribuent à brouiller les frontières entre ce savoir-faire « artisanal » et l’Art avec une majuscule ?

 

{LE CORPS COMME MEDIUM ARTISTIQUE}

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Performance, Yves Klein

Tout d’abord, le fait qu’aujourd’hui, l’art contemporain se pratique sur tous les supports et que le XXème siècle ait fait du corps un support artistique à part entière : l’action-painting a notamment ouvert la voie en utilisant les empreintes du corps dans le processus créatif (Yves Klein). C’est ensuite le body art, un mouvement né aux Etats-Unis dans les années 70, qui a consacré cet état de fait. Les artistes du body art, tels qu’Orlan par exemple, utilisent alors le corps comme support même de l’œuvre dans des performances artistiques visant à en tester les limites.

 

 {LE TATOUAGE DANS L’ART CONTEMPORAIN}

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Tim,2006-2008- Tatooed skin, life size, Wim Delvoye, 2010, MONA, Hobart (AUS)

Difficile de plus de préserver la distinction entre un art noble -exposable en galerie- et un art « bas », seulement digne des échoppes aux enseignes grésillantes, quand des artistes contemporains de renom participent eux-mêmes de ce « flou artistique ». On citera en la matière l’artiste belge Wim Delvoye et ses multiples œuvres mettant en scène Tim Steiner, un suisse portant un tatouage dorsal qui représente un crâne mexicain et une Madone penchée au-dessus d’un lit de roses et de poissons japonisants. L’homme en question a été « acheté » en 2008 par le collectionneur allemand Rik Reinking pour la somme de 150 000 €. Selon le contrat qui les lie, Tim doit mettre son tatouage, et donc sa personne, à disposition du collectionneur trois fois par an, et à sa mort, le collectionneur deviendra propriétaire de l’oeuvre, c’est-à-dire aura le droit de la faire scalper de son véhicule actuel. Dans une veine un peut différente, on peut également citer la performance de l’artiste espagnol Santiago Sierra tatouant une ligne sur le dos de quatre prostitués rémunérées le prix d’une ligne de cocaïne; ou encore l’artiste américaine Shelley Jackson et son projet intitulé « Skin » pour lequel elle a fait appel à des volontaires du monde entier acceptant de se faire tatouer un mot d’une histoire que eux-seuls connaîtraient dans sa totalité.

160-cm

Santiago sierra, 160 Cm Tattooed on 4 People, 2000

{LES AVANCÉS TECHNIQUES}

Par ailleurs, l’imagerie du tatouage s’est développée en suivant les grandes tendances de l’art contemporain : au départ, symbolique par essence et majoritairement figuratif, le tatouage s’est aujourd’hui déployé sur le terrain de l’abstraction, de l’expressionnisme ou encore du graphisme, et s’est détaché de sa vocation statutaire. Le tatouage vaut maintenant pour sa valeur esthétique avant tout et il n’est d’ailleurs qu’à regarder les récentes innovations graphiques en la matière pour se rendre compte que ce que l’on voit sur la peau de certains pourrait tout aussi bien se trouver sur une toile. Sauf qu’ici, le corps est pensé comme matière vivante de l’oeuvre.

La dernière section de l’exposition du Quai Branly le montre d’ailleurs parfaitement : au terme d’un parcours chronologique et géographique, l’exposition se clôt sur le tatouage contemporain, dont l’iconographie abstraite est très proche de l’art contemporain avec un grand A.

Par ailleurs, une des récentes explorations techniques du genre est le tatouage dit « aquarelle », qui se caractérise par l’usage de couleurs très vives avec des effets de dégradés fluides et aléatoires donnant à croire que l’artiste a pris son pinceau et a peint au gré de son inspiration.

klaim-01 © Klaim

Le tatouage est-il un art, donc ? Même si l’on continue à voir quantité de motifs kitsch et de citations latines sur les corps environnants, dans les milieux les plus avant gardistes, les tatoueurs d’aujourd’hui sont bien de véritables artistes. Après tout, puisque les street artists revendiquent la rue comme support de création, les tatoueurs peuvent bien revendiquer le corps humain. Y’a-t-il support plus beau ?

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