Entretien avec Jean de Loisy, Président du Palais de Tokyo

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En cette rentrée artistiquement riche, Artsper a eu la chance de rencontrer Jean de Loisy, Président du Palais de Tokyo. L’occasion d’en savoir plus sur son parcours et sa vision de l’art contemporain français. 

jean de loisy artsper

{Artsper}: Quel est votre parcours professionnel ?

Jean de Loisy: J’ai été  longtemps commissaire d’exposition indépendant, avant de devenir Président du Palais de Tokyo,. J’ai aussi été conservateur au Centre George Pompidou,conservateur à la Fondation Cartier et aussidirecteur adjoint du Musée de Nîmes. L’ensemble de ce que j’ai fait, je l’ai fait en autodidacte. Je me suis formé au contact des artistes, de leurs ateliers, de leurs œuvres. Le contraire du virtuel finalement !

{A} Avez-vous toujours travaillé dans le milieu de l’art ?

JDL: Oui, dès l’université j’ai fait des ateliers pour comprendre les artistes. Après beaucoup d’incompréhensions et de tâtonnements j’ai décidé de ne faire que ça.

{A} Vous êtes à la tête du Palais de Tokyo depuis 2011. Pensez-vous que le Palais de Tokyo soit considéré comme LA vitrine de l’art contemporain à Paris ?

 JDL: Sûrement pas. Le rôle du Palais de Tokyo est d’être subjectif et engagé. Il ne reflète pas une situation de l’art contemporain, mais des exceptions, c’est-à-dire des artistes qui ont peu d’occasions de s’exprimer ailleurs avec autant de souplesse, d’intensité, d’engagements et de moyens. La quantité d’évènements (une trentaine d’expositions par an) fait qu’effectivement la diversité qui est montrée donne de multiples points de vue sur l’art d’aujourd’hui. Celui qui visiterait l’ensemble des galeries d’art contemporain à Paris par exemple aurait une image parfois convergente, parfois divergente de ce qu’est l’art contemporain. On s’intéresse à la création de l’art contemporain, pas à ses critères.

{A} Vous considérez qu’il y a des critères dans l’art contemporain ?

JDL: Oui. Mais le Palais de Tokyo est une forme d’expression qui est libéré de l’art contemporain comme langage collectif. Nous soutenons des artistes explorateurs  qui pourraient être d’un autre temps tellement ils sont singuliers. C’est cette singularité qui nous intéresse.

{A} Parlez-nous de la programmation 2014-2015 du Palais de Tokyo.

JDL: L’automne 2014 va être intense à Paris. La réouverture du musée Picasso, l’ouverture de la Fondation Vuitton, l’ouverture de la Monnaie de Paris, la FIAC…on ne peut qu’être enchanté de la force de Paris. Nous préparons une exposition d’une trentaine d’artistes dont certains d’entre eux vont être exposés pour la première fois à Paris. L’exposition s’intitule « Inside ».  C’est un parcours du visiteur vers lui-même. Plus le visiteur avancera dans les œuvres plus il s’approchera de lui-même. C’est un parcours initiatique. En même temps, nous exposons le croate David Maljković, l’artiste d’Europe de l’Est qui lie le mieux politique et images.

Au printemps suivant, nous allons travailler avec l’artiste Takis, un artiste immense, d’une autre génération. En même temps nous préparons une exposition étrange, avec des scientifiques, des architectes, des personnes de tous horizons qui produisent du visible de façon si intense qu’on ne peut pas ne pas les considérer comme artistes. L’exposition s’appelle « Le Bord des Mondes » .On va découvrir des artistes qui rendent notre monde visible sans en être conscients.

{A} Paris va être au centre de l’attention à la rentrée. Pensez-vous que la France reste au cœur de l’art contemporain ? Quand on regarde Londres, Hong Kong, New York qui sont très dynamiques…qu’en pensez-vous ?

JDL: Il y a 15 ans, quand je voulais faire venir un conservateur international pour voir des ateliers parisiens, il fallait se battre. Aujourd’hui ils viennent sans hésiter car la création y est très dense. La France n’est peut-être pas le premier marché en volume, mais c’est certainement un lieu de très grande vitalité créative. A Paris se sont installés des artistes de nationalités différentes et une communauté existe. L’effort a été fait pour réinstaller la France au centre du marché. Aujourd’hui il y a 5 générations d’artistes qui se parlent. En même temps, il y a 5 générations de curateurs qui se parlent. Il y a également 5 générations de galeries qui se parlent. Le microcosme est reconstitué, Paris a retrouvé une force, une diversité intellectuelle incroyable. Je pense qu’en Europe, Paris fait partie des meilleurs lieux pour découvrir l’art contemporain.

{A} Etes-vous vous-même collectionneur ?

JDL: Absolument pas.  Je suis passionné par la dépossession plus que par la possession. Mais j’admire les collections des autres, les collectionneurs qui agissent par passion. En revanche,je n’aime pas les « acheteurs », ceux qui achètent par spéculation financière.

{A} Avez-vous tout de même des artistes ou courants que vous aimez particulièrement sur la scène artistique française ou internationale? 

JDL: On ne peut plus parler de la scène artistique comme d’un courant, on en parle comme d’une transformation. Les artistes ne sont plus militants, ils sont soucieux de l’involution (la recherche intérieure) plus que de l’évolution (ajouter un commentaire à ce qui existe à l’histoire de la modernité artistique). Ce qui m’intéresse ce sont les artistes qui travaillent à la lisière de l’absolue subjectivité. Ceux qui font de leur engagement une histoire qui échappe à l’engagement des formes.

{A} L’événement artistique que vous attendez le plus ?

JDL: J’attends avec impatience les grandes biennales, Istanbul, Gwangju, Sao Paulo. A la différence des foires, les artistes n’y présentent pas des œuvres mais des expériences. On est dans l’expérimentation absolue et pas dans la distribution des objets. En France, Monumenta est un rendez-vous extraordinaire. Huang Yong Ping pour le prochain Monumenta va sûrement faire une œuvre incroyable. La FIAC est un rendez-vous fondamental. C’est une devenue une très belle image pour Paris. Quand je vois tous les efforts faits par des marchands explorateurs qui se donnent un mal fou pour sortir des œuvres d’une telle qualité, on arrive à un niveau exceptionnel.  Enfin, le troisième c’est la réouverture du Palais de Tokyo chaque octobre à la veille de la FIAC. C’est toujours fascinant et inquiétant pour moi.

{A} Concernant le concept d’Artsper, pensez-vous que la vente en ligne soit un futur viable pour le marché de l’art ?

Je pense que nous, les institutions, ne pouvons pas transmettre la totalité de l’information sur ce qui se fait. Dans un marché de l’art très diversifié, ça n’est pas possible de tout voir. Si Artsper permet à des galeries à l’écart des grands rassemblements de montrer l’artiste qu’elles ont découvert et d’échapper à l’exigence normative du marché international, je pense que c’est bien. Les curateurs et collectionneurs passent du temps à chercher les nouveaux talents en ligne. Cela contribue à enrichir les connaissances, la disponibilité et la découverte d’artistes nouveaux. Je vous souhaite donc tout le meilleur pour la suite !

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